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La Politique du Dao
(La mondialisation évolutive)
màj:31 Mai 2017



1 RENVERSER LE NÉGATIF



Le hasard n'existe pas dans cet univers;
l'idée d'illusion est elle-même une illusion.
Il n'y a jamais encore eu dans le mental humain
une illusion qui ne voile ou ne déforme une vérité.
Sri Aurobindo.



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Pourquoi avons-nous oublié le kaïros, l'instant propice ? Car kaïros désigne ce moment pendant lequel le moi, l'individu, et le Non-moi, tout ce qui lui fait face, non seulement peuvent cesser d'être des adversaires, mais coïncident parfaitement. Le moteur de notre perception sensible consent plus ou moins aux changements perpétuels que le passage de la durée transporte tandis que celui de notre perception intelligible souhaite davantage, puisqu'il trouve dans le flux du temps des repères homogènes, des points fixes, qui permettent de trier les alluvions immenses que le présent charrie, et auquel il ne cesse de nous soumettre. Dès le départ, le temps nous divise en deux, car il s'adresse simultanément à notre âme sensitive, notre présence contingente au monde, et à notre perception intelligible qui interprète les événements au lieu de seulement les ressentir, et leur attribue une valeur.


En théorie, les événements qui ont de la valeur sont reproductibles, et le moi cherche ainsi à ancrer dans sa vie quelques habitudes qu'il juge nécessaires, mais ce procédé se heurte à différents adversaires. Le moi sensitif trouve souvent pénibles les tâches fixées par le moi intelligible et, d'autre part, par la simple usure des choses — l'entropie, les processus qui étaient à leur origine amplement justifiés par leur nécessité, peuvent perdre de leur efficacité en devenant de simples routines, ou en ne correpondant plus aux besoins véritables, toujours poussés en avant par le flux inexorable du temps. C'est sans doute la raison pour laquelle les cultures distinguent, dans le long serpent du temps qui coule et dont la queue est le lointain passé, la tête le présent, et l'avenir la langue qui se lance en avant, la chance et la malchance.


Un instinct fondé sur la mémoire de la connaissance sensible nous fait redouter la malchance, qui apparaît soit comme une punition soit comme une injustice, tandis que la chance au contraire est bien trop vite considérée comme un visa accordé par la Vie à notre subjectivité. Les êtres humains qui ont la possibilité pleine et entière de se fier à leur perception intelligible, que nous nommons dans ce livre les évoluteurs, apprennent à prendre du recul sur les fluctuations entre le favorable et le défavorable. En tolérant mieux les contrastes, ils peuvent changer la mise de ce qui apparaît, transformer les significations événementielles. La notion, par exemple, de cadeau empoisonné, laisse entendre qu'une situation définie comme faste peut dissimuler des principes toxiques, tandis que l'inverse est vrai également, puisque toute «crise» — pour un être ouvert débouche sur une transformation, et non pas sur une répétition du préjudice.


Nous venons donc d'établir une vérité subtile, oui, il y a bien quelque chose que nous pouvons taxer d'irréversible dans n'importe quel événement, non, cette irréversibilité n'est pas exhaustive: l'événement aura eu lieu pour toujours et rien ne pourra changer son occurrence en un point précis, mais notre jugement, notre discernement peut s'emparer d'un préjudice factuel, d'une situation concrète et la traiter comme l'occasion d'un changement, d'une bifurcation, car finalement, au plus profond que nous analysions l'événement douloureux, il ne s'agit somme toute que d'un moment. Nous voilà donc au cœur de l'homme! La durée se divise en deux courants, l'un qui sert la perception sensible, avec les notions d'agréable, de plaisir, d'attente comblée, de sentiments nourris, tandis que l'autre flux parle à l'ensemble de notre être, qui s'étale par la pensée hors du présent.


L'instant propice, le kaïros, serait celui qui comblerait en même temps nos attentes immédiates et celles qui sont plus profondes: il serait donc ce moment magique pendant lequel toute notre vie semblerait totalement justifiée, nos deux moteurs perceptifs fonctionnant de concert, s'épaulant tout en nous livrant à une durée parfaite, quelque chose au-delà du plaisir: plénitude ou béatitude...



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En premier lieu, nous devons reconnaître que le kaïros «arrive» plutôt que nous ne le déterminons: ce sont les périodes de chance pendant lesquelles tout semble nous sourire sans pour autant que nous sachions comment faire durer cette occasion, étant donné qu'elle semble s'être présentée d'elle-même, ou en tout cas, comporter des facteurs qui ne dépendaient pas de notre volonté. En second lieu, tout être qui a goûté Kaïros, ne peut vouloir qu'une chose: que cela se reproduise. Et c'est bien ce qui est le plus difficile, puisque une partie des facteurs qui l'avaient mis en place nous échappe.


Enfin, puisqu'i il y a plusieurs types de kaïros, nous découvrons que l'Histoire est fomentée par celui qui sourit avant de s'enfuir à toutes jambes, en laissant un vide et une insatisfaction profondes. Ainsi, la magnifique victoire de François Premier au début de son règne, en Italie, ne sera pas suivie par des succès similaires, le roi fera même de la prison en Espagne, et jamais il ne retrouvera la chance de ses débuts. Alexandre Le Grand est mort à trente-trois ans. L'Histoire ouvre grandes ses portes à Charles de Gaulle, mais à la fin de sa vie, il s'enfuira en hélicoptère du siège de la Présidence de la République française, chassé par une révolte d'étudiants, et reviendra tenir un discours le lendemain après s'être assuré de la loyauté de l'armée, puis il dissoudra l'assemblée un an plus tard. Même le héros de l'appel du dix-huit juin n'a pu marcher à la vitesse de l'Histoire jusqu'au bout... César conquiert sans discontinuer pour être assassiné dans un complot, son fils portant un des derniers coups de poignard. Plus poignant encore, le destin de Bonaparte, servi longtemps par toute une escorte de kaïros, et qui a fait l'erreur de croire que le climat lui-même était à son service, mais sa puissante volonté a néanmoins été insuffisante pour provoquer un hiver moins rigoureux aux portes de Moscou, qui lui aurait sans doute fourni la victoire. Il avait distribué l'Europe à sa famille et conquis avec démesure, mais également, il avait fait régresser la France en restituant l'esclavage, et elle était bien pauvre à la fin de ses conquêtes. Son aventure qui semble encore aujourd'hui irrationnelle laisse un bilan mitigé, pétri de constrastes excessifs. Le kaïros est-il aveugle? Quand il aide le vainqueur, il est la malchance du vaincu... et il peut tout aussi bien se retourner contre celui qu'il aura longtemps favorisé.


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Ces premières considérations nous permettent d'une part, de reconnaître au flux de la durée une toute-puissance que nous cherchons à lui dénier, afin de nous sentir nous-mêmes dans la toute-puissance. Que le temps nous obéisse constitue le voeu le plus cher de tous les êtres humains puisque cette obéissance nous procurerait aussi bien ce dont nous avons besoin que ce dont nous rêvons, davantage d'amour et de plaisir, de facilités en tous genres et moins d'obstacles.


C'est donc toujours humiliant de constater que le temps fait semblant de nous obéir. Certes, il se prête au jeu un moment, quand nous réalisons par exemple une partie de nos projets avec un franc succès, puis il semble se lasser d'être un majordome attentionné et prévenant, et alors il n'obéit plus aux ordres, du jour au lendemain. Ce qui semble continu, et même ce qui paraît parfois aller de soi, dans un couple, une carrière, et même au sein de «la voie», se fissure à l'improviste. De nombreux concepts se recoupent pour identifier cette perte de cohésion subite qui laisse désemparé: déception, échec, confusion, trahison, impasse, obstacle, chute, faute ou faute de parcours, décision erronée, défaite... autant d'aveux particuliers d'une seule direction perdue, tenue pour bonne.


Notre adhésion pleine et entière au présent se dérobe et il en est fini de la période bénie pendant laquelle la perception sensible collaborait avec l'intelligible. Qu'il y ait alors un vacarme intérieur ou seulement de plaintifs chuchotements, peu importe, la faille s'aggrandit. Une certaine dualité s'installe à nouveau entre ce que nous voudrions vivre et ce que nous vivons. Nous distinguons ainsi l'être à deux têtes que nous sommes pour ouvrir un débat sur les rapports entre le moi sensible, émotionnel et noyé dans l'immédiat, les sens aux aguets, et le moi tourné vers l'intelligible, celui qui malaxe les représentations et cible des devenirs, celui qui inaugure des stratagèmes, et en abandonne certains.


Nous sommes bicéphales puisque l'interprétation des mêmes événements diffère pour les deux moi, et même, elle est souvent contraire. Ce qui est bon pour l'ouverture sensible, l'ivresse par exemple, ne l'est pas pour le moi intelligible, puisqu'il se soumettra à l'habitude, l'addiction menaçant toutes les unions factices entre les deux moteurs perceptifs. Ce qui est bon pour l'ouverture intelligible, la volonté et l'effort par exemple, la discipline au sens large, ne l'est pas pour le moi sensitif, puisque cela impliquera des frustrations plus ou moins consenties en profondeur, l'abandon de complaisances diverses, la plupart du temps émotionnelles quand elles reviennent à l'âme charnelle, mais aussi narcissiques quand elles dépendent de la fonction intelligible. Des horaires difficiles, voués à maintenir des structures intègres dans l'immédiateté, s'imposeront. L'élan vers la vie nécessite d'être apprivoisé pour permettre de maintenir un cap vers la perfection. Toute voie responsable contient donc quelques contraintes, des moments précieux mais moins agréables, qui permettent d'assumer un apprentissage, puis un savoir-faire, le tout se dirigeant vers une compétence nouvelle dans la gestion simultanée de nos deux âmes.


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Au début de la collaboration évolutive, la concentration mentale sur une tâche non maîtrisée rebute le disciple, et c'est la raison pour laquelle de nombeux enseignements spirituels ou philosophiques, la rendent obligatoire. Il est nécessaire d'apprendre à se distinguer soi-même du flux perpétuel du présent qui engloutit dans des identifications multiples. La concentration rassemble les deux modes perceptifs et les offre à la vitesse du présent.

Tant que ce travail n'a pas été fait, l'esprit demeure dans un état infantile, toujours nourri de ce que suscite le moment, et sans pouvoir s'en abstraire, ce qui démultiplie l'impact des préjudices et celui des déceptions consécutives aux exaltations. La concentration constitue le moyen par excellence de développer la puissance du moteur intelligible, comme à l'inverse l'abandon fusionnel, tel que nous le trouvons par exemple décrit dans le taoïsme, mène à développer le moteur de la perception sensible, en faisant accéder à une réceptivité supérieure, ouverte aux énergies subtiles.


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Le présent donc, constitue cette matière première qui joue à disjoindre notre unité, toujours fragile, l'âme sensitive réagissant aux moindres pertes, aux moindres menaces, aux moindres douleurs. Si nous nous écartons trop d'une certaine connivence entre les deux fonctionnements, la somatisation guette, la mauvaise humeur et la mauvaise foi peuvent s'installer. Une élasticité naturelle laisse se produire des écarts, et tolère les tensions entre les deux fonctionnements, mais quand la pensée bute trop longtemps sur la souffrance sans pouvoir l'écarter, les forces souterraines sanctionnent la perte de la concordance entre les deux moteurs perceptifs. Le corps devient témoin du conflit entre nos deux âmes, et s'invente des maladies pour nous ramener à une nouvelle collaboration du sensible et de l'intelligible.


Comment vivre sans l'espoir du kaïros ? Qui ne souhaite retrouver la béatitude de la coïncidence entre l'extérieur et soi, sans doute entr'aperçue pendant l'enfance, ou le premier amour ? Nous sommes chacun à l'affût du moment faste dans presque toutes nos démarches, mais comment réunir toutes les conditions intérieures qui produisent l'assentiment de l'extérieur ? Qui sait accompagner le hasard jusqu'à obtenir qu'il vienne se ranger favorablement du côté des souhaits et des actes réunis en un seul accomplissement ? Pouvons-nous, au lieu d'être soumis à la chance et à la malchance, mettre en œuvre l'amorce d'une chance qui dure? Sans doute, oui, sur le plan intérieur, avec ce moi plus profond qui apprend à se désidentifier des événements, et qui cherche la conscience; et nous ne cesserons donc de défendre dans ce présent ouvrage l'unité, qui dépend bien davantage de nous-mêmes que des appuis que nous pourrions trouver à l'extérieur, quels que soient d'ailleurs ces appuis — matériels ou spirituels. Le kaïros historique est très irritable, comme nous l'avons déjà mentionné pour certaines grandes figures de l'Histoire, mais le kaïros spirituel, lui, est à l'abri des turbulences que le passage de la durée met en action. Constitué d'une disponibilité parfaite, cet état d'esprit considère sur le même plan le facile et le difficile.


Il se tient donc au-dessus des émotions et ne prend aucune décision en fonction de leurs exigences. Une partie du moi, profonde, reste en retrait des identifications. Une piste s'ouvre ainsi pour vivre la bicépahlité sans en être victime. Le fatum, la malchance se dissout quand nous ne croyons plus en elle, ou bien que nous l'acceptons comme un simple changement de phase provisoire: se forme alors un esprit détaché de la crainte et du désir, qui recueille chaque instant comme un trésor. Nous nous approchons du mystère suprême de l'incarnation, se libérer de toutes les attentes — sauf de celle du Divin — et encore faut-il pouvoir la vivre avec la perception intelligible plutôt qu'avec la sensitive qui se lasse rapidement, et se révolte contre le manque de résultat rapide.


Pressentir, dans des moments vierges de projections que l'ego est une composition conflictuelle, voilà l'amorce qui tire l'Unité universelle vers notre intelligence en devenir et, si dès lors nous observons nos divisions, la voie d'un présent non répétitif s'ouvre à nous, car nous délogerons les adversaires de l'âme sensitive et ceux savamment élaborés par le mental pour se détourner des faits, ou les interpréter à la légère. Nous avançons vers l'égalité, moins soucieuse de tirer profit du maintenant que cette pauvre âme sensitive, qui est faite pour cela — ressentir le gratifiant et le consolider par des manœuvres inutiles ou trop courtes, puisque tout change et que rien ne saurait durer. L'angoisse accompagne la chance, car l'idée de la perdre la corrompt. La bonne fortune possède un côté imprévu et aléatoire, tiré par les cheveux, qui la distingue de l'ordinaire et c'est bien pour cela qu'on la nomme la chance. Ses causes étant invisibles et lointaines, il semble impossible de remonter des effets vers leur origine pour obtenir qu'elle dure en façonnant soi-même toutes ses conséquences. Beaucoup de bonheurs perdus ne peuvent pas se reconquérir parce que les nouveaux moyens mis en œuvre sont les mêmes que les anciens, alors que le serpent du temps nous a déjà précipités dans une autre phase de notre existence, qui ne peut plus se soumettre aux mêmes lois que celles qui l'ont précédée. Mais cette leçon infligée par le présent qui court plus vite que nous, seul l'intelligible la comprend: l'âme de la nature s'accroche à du passé et récidive avec ses illusions les plus chères tout en rêvant de rebâtir un monde perdu avec des instruments obsolètes, alors qu'il s'agit maintenant de passer à autre chose. L'impact considérable de la psychanalyse dans les élites des sociétés riches, pour lesquelles s'emparer du temps souhaité devient une norme, un but, parfois une religion, provient du processus culturel qui œuvre pour l'amalgame de l'âme sensible et de l'âme intelligible dans un ego narcissique, susceptible de culpabiliser quand il n'obtient pas l'adhésion plénière de la réalité à son ambition.


Mais nous ne voulons pas réduire la bicéphalité à son côté clinique, d'autant que la psychanalyse possède un caractère lumineux quand elle tâche de faire remonter le sujet aux somatisations psychologiques, qui n'affectent pas le corps physique, mais l'âme charnelle blessée, et produisent une sorte de «friture» intermittente sur les ondes cérébrales dans l'exercice des «représentations». Les blessures remontent sournoisement jusqu'au moi intelligible pour perturber son exercice de lecture ouverte du présent, elles assombrissent le passé et le futur, elles contaminent à partir d'un présent mal vécu l'ensemble du dispositif mental. Il nous appartient donc d'examiner la bicéphalité de près, d'admettre que toute notre vie nous ferons avec notre double nature, tant qu'il y aura du souffle pour animer notre corps et nos sens, et de l'esprit pour tirer de l'intelligence des perceptions pensées. Nous perdons conscience de cette double nature quand tout va bien et nous ne sommes pas préparés aux catastrophes qui brisent notre perception, et mettent face-à-face, soudain, les deux fonctionnements perceptifs.


Or, c'est dans la fracture de l'identité que tout se joue, puisque l'intelligible ou le sensible peut l'emporter en se défiant de l'autre pôle après un échec cuisant ou une perte lourde, qui mutile ainsi la personnalité. Les aigris d'un côté abandonnent la lumière intelligible, les pervers de l'autre montent en épingle leur pouvoir sur le présent à partir d'une volonté rebelle, et l'utilisent d'une manière toxique en se moquant des conséquences sur l'âme charnelle et les autres. L'équilibre peut donc se rompre entre les deux fonctions, qui coopèrent selon des lois souterraines dans notre organisme.


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D'un côté, c'est humiliant de devoir réussir grâce à la chance conciliatrice, de l'autre côté, nous sommes remplis de gratitude pour avoir su recevoir de la totalité un cadeau, un don, une extase, la preuve de cette triple alliance possible, de nos deux âmes entre elles unies à un présent exhaustif et sans limites. L'apprentissage divin commencera par la décision de produire par ses propres moyens la grande coïncidence entre le moi unifié et l'unité du cours des choses.


Mais, une fois établi que nous pouvons seuls gagner la grande unité, nous nous heurtons à une première difficulté de taille: notre propre conditionnement culturel. Depuis la disparition des initiations rituelles, l'idéologie bourgeoise dont nous participons, a développé, par retour du balancier, la philosophie de la revendication, une procédure arrogante nécessaire pour effacer plus de deux mille ans d'autoritarisme clanique, tribal, religieux ou monarchique. Une nouvelle mentalité, depuis quatre siècles, a vu le jour dans le commerce, grâce aux grands voyages, et elle vient d'aboutir à la mondialisation économique, dont les conséquences sont imprévisibles. Un individu libre a commencé, tout doucement, à surgir à Amsterdam, Venise, Gênes, Paris, Lisbonne, Barcelone, Hambourg, Londres, dans ce genre de cités reliées au flux de la vie par les ports actifs, les échanges diplomatiques intenses, les universités. Les cités accompagnèrent l'essor du travail pour tous sous des formes nouvelles, et lancèrent en avant le citadin, déraciné de la terre, mais à l'esprit vif et bientôt égocentrique, pour survivre à d'énormes flots d'informations diverses et d'influences disparates, retenues ou rejetées rapidement, sans examen, en fonction de leur seule utilité pratique.


Ce dévelopement homogène de la société permet à nos contemporains de ressentir chaque jour davantage leur propre vie subjective comme souveraine. Le «moi» a de moins en moins envie de se soumettre. La dernière loi qui semblait pouvoir unir les hommes, le communisme, a échoué, et tandis que les élites y croyaient encore jusqu'en 1960, suite à de nombreuses désillusions récentes, il ne reste plus aucune vision plausible du devenir en Europe aujourd'hui. L'alternative au libéralisme s'est avachie avant de mourir dans les années quatre-vingt, laissant le monde sans repères. La Machine a triomphé. Aujourd'hui que le monde avance sans armature, soumis d'un côté à la tentation du présent jouissif et de l'autre à celle de l'intégrisme prosélyte, le présent est de plus en plus compressé entre des élans chaotiques puissants et des retours vers le passé rétrogrades proportionnels. Le monde entier devient miroir du sujet. Le «moi» est pris entre deux feux, suivre l'âme charnelle avec complaisance ou obéir à l'âme intelligible en estimant que beaucoup de choses périclitent puisque le monde civilisé se dégrade et se décompose. La solution réside dans la plongée vers la bicéphalité, le dialogue radical de l'intelligence du présent avec les deux moteurs perceptifs, pour les arbitrer.



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Il y a bien depuis quelques siècles un changement de paradigme en Occident et ailleurs: la vie n'est pas faite pour nous permettre, seulement, de souffrir. Il a fallu s'affranchir, pas à pas, de la précarité matérielle, des épidémies et des invasions, de la pauvreté des campagnes, du froid de l'hiver, du droit de cuissage des seigneurs; il a fallu commencer à s'extraire d'une certaine barbarie pour rêver du meilleur, pour laisser au fond de soi le kaïros revenir de très loin et remonter de nulle part ou du jardin d'Eden — quitte à rêver d'un avenir inaccessible.


Mais il fallait aussi que l'Europe congédie le passé, une première fois avec la révolution française, une seconde avec l'écroulement du mur de Berlin. Depuis deux siècles et demi seulement, le futur est l'idole montante: le Veau d'Or l'a emporté, car c'est la consommation qui promet le bonheur, et le pouvoir d'achat individuel, plus que jamais, semble la clé du devenir. L'Europe a subi des avalanches d'humiliations, avec le nazisme, puis l'étrange silence qui a suivi montre une blessure profonde qui s'accompagne d'une fuite en avant pour distancier l'examen de la faillite morale de la seconde guerre mondiale. Enfin, l'échec de l'Union soviétique a ramené Histoire et philosophie à la case départ: l'incapacité de l'homme soi-disant civilisé à construire une société qui ne soit pas gouvernée par les privilèges des administrateurs et les manœuvres des grosses fortunes. Nous allons montrer que cela est dans l'ordre des choses, puisque c'est la bicéphalité trompeuse qui nous égare par son apparente homogénéité.


Se croire un alors que nous sommes plusieurs entraîne d'innombrables catastrophes, dont une propension inévitable à saboter la lumière divine du présent, au nom d'enjeux imaginaires. Notre fonction intelligible se délecte de s'évader du présent par un nombre considérable de créations conceptuelles, censées orienter le magistral flux de la totalité, qui change d'une minute à l'autre, vers davantage de sens. Au moment même où nous nous enfonçons dans l'échec des prédictions, viennent nous visiter les témoignanges de sociétés qui sont restées en-dehors du progrès, et dont certaines possèdent un art de vivre étonnant. Le voyage exotique et l'anthropologie nous indiquent à quel point l'esprit universel peut se développer dans d'innombrables courants fondateurs de cultures, de coutumes, de croyances, de valeurs et de praxis. C'est donc le moment de revoir ce que représente la durée dans l'Histoire, car ni les individus ni les peuples, ni les époques n'entretiennent avec elle la même relation, et pourtant, elle nous traverse tous, quel que soit l'usage que nous en faisons, quel que soit notre âge, quelle que soit notre éducation. Le Temps reste le maître, mais parce que nous le tordons depuis peu dans tous les sens à notre convenance, nous l'oublions trop souvent. Revenons donc à notre condition première, l'origine infalsifiable: nous sommes la proie du Temps. Le grand passage fournit tout et son contraire. Le flux immatériel et léger nous enchante et nous désespère. Il nous fait naître et nous tue. C'est donc au commencement qu'il nous faut revenir.




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«Que faisons-nous du temps qui passe? » Cette question anodine, enfantine quand de petits petits êtres font parfois l'aveu qu'ils s'ennuient après avoir épuisé leurs jeux habituels, cette question si facile est pourtant la plus profonde que nous pouvons nous poser. Nous avons pris la fâcheuse habitude de ne jeter qu'un regard distrait sur les œuvres du passé qui résistent aux modes ponctuelles de l'Histoire, et qui indiquent des perspectives profondes pour percevoir la durée, comme nous ne savons guère «être dans le présent», pour débusquer les moments qui ne prolongent plus le passé, et fournissent des indices transformateurs.


Le temps passe mécaniquement pour la plupart des êtres humains, qui l'ont asservi dans de minuscules projets, à moins qu'ils le laissent passer dans la distraction, ce qui entérine une vision superficielle des choses, l'esprit restant captivé par de petites préoccupations qui l'empêchent de se retourner vers lui-même pour appréhender son propre fonctionnement. L'oubli du passé pérenne d'un côté, appelée sagesse, et le manque de vigilance dans le présent de l'autre, donnent donc à l'avenir un poids considérable, mais imaginaire seulement. L'avenir n'est jamais ici, et l'Histoire lui sacrifie donc le présent, qui, s'il était véritablement vu et compris à sa juste valeur et dans son ensemble, serait largement suffisant pour mener au futur correctement. C'est cette thèse que nous allons défendre. Voir les structures du présent mène à l'avenir, à partir d'un simple tri, alors qu'en sous-estimer les matériaux mène à l'illusion d'un futur créé de toutes pièces sans assise suffisante, pour correspondre à de simples données intellectuelles, qui méprisent les faits non répertoriés. Moins on tient compte de la queue du serpent, ce temps qui s'étale dans le passé, plus sa langue bifide se lance en avant vers de nouveaux biens et de nouveaux maux, au petit bonheur la chance, comme s'il était facile de faire dévier le cours immémorial des choses!


L'avenir est conçu par la pensée occidentale comme une entité en soi, comme détachée du passé, une sorte d'identité souveraine et magique, puisque c'est ce lieu-ci, l'avenir, dans lequel nous n'avons pas encore été la proie de la durée. C'est là que nous sommes libres! Oui, mais nous n'y sommes pas encore ! L'avenir est l'idole à laquelle nous demandons d'accomplir nos voeux les plus chers. L'avenir est ce qui résiste le mieux au grand prédateur du Temps, mais il n'existe pas! Il sera toujours reporté, il sera toujours la brouette pleine de promesses qu'on pousse péniblement devant soi, par principe. L'anticipation est devenue religion. Diderot d'abord, avec un collège de pionniers scientifiques, puis Auguste Comte établiront la poussée de l'avenir enchanteur, fondation de l'idéologie bourgeoise laïque, qui remplacera les croyances religieuses au fur et à mesure. La pensée scientifique procèdera par l'observation et soumettra une partie de la réalité par la raison, les découvertes et leurs applications, une procédure d'ensemble dont les mérites seront largement surestimés. Newton a donné le départ, puis ce fut la course triomphale: machines nouvelles et théorie darwinienne s'épaulant amoureusement pour bâtir un monde qui avance, qui ne fait plus que cela, avancer, sans résoudre les conflits fondamentaux de l'espèce humaine.


Oui, le monde avance, et les retardataires souffrent. Les plus faibles, nations ou dindividus, paieront leur faiblesse par leur retard économique, et un maigre pouvoir d'achat. Le profit pyramidal s'organise: tous ceux qui peuvent être facilement remplacés seront exploités et méprisés, mais en revanche, plus on devient irremplaçable, plus le pouvoir d'achat augmente. Toute l'existence finit par être inféodée à cette seule règle, la puissance économique. Un amalgame entre compétence et réussite fonctionne dans une accélération exponentielle de la «compétitivité» qui ne repose sur aucune déontologie. Le système mercantile exacerbe les rivalités, invente des guerres nouvelles, qui ne tuent personne, mais blessent durablement. Cette lancée historique fait long feu, nommons-là donc : la raison calculatrice d'avenir! Elle a résisté à deux guerres mondiales.


Le progrès, après avoir remporté des victoires superficielles et fallacieuses, puisqu'il n'a joué qu'à renforcer dans l'esprit général l'égoïsme et le besoin d'accumulation des objets matériels, est aujourd'hui à bout de souffle. Il s'est produit un effritement des structures profondes des identités nationales au profit de celle de l'individu subjectivisant son existence. L'Histoire va plus vite que la musique et engendre des hommes déracinés, sous l'emprise exclusive d'une pensée sophistiquée au service des désirs personnels. C'est une sorte de mutation dont personne ne peut prévoir les effets. L'avenir, aujourd'hui, semble bouché pour l'Occident, alors que soixante ans en arrière seulement, il n'avait jamais été aussi radieux pour une trentaine d'années, grâce au développement économique, la hausse du niveau de vie, l'affaiblissement des interdits et des croyances. Le socle inchangé de l'humain, l'âme charnelle capricieuse qui manipule l'élan intelligible, a bel et bien survécu au sein du fameux «progrès». Avec la religion unanime, mondiale, des privilèges pour le haut clergé du veau d'Or, et la liturgie macabre et routinière du pointage à l'usine, des corvées pour les faibles. Au milieu, l'émergence d'une classe moyenne cultivée, droite et sincère, a sauvé les meubles, mais aujourd'hui cela devient plus difficile encore de trouver une place épanouissante dans la société tant les structures économiques sont rigides et obsolètes. C'est un renversement ahurissant du paradigme premier de l'idéologie bourgeoise, qui permettait au seul mérite de jouer un rôle conséquent dans l'ascension sociale. Aujourd'hui, cela ne suffit plus en Europe, où l'argent va à l'argent, l'Etat le confisquant sans se douter qu'il le prive ainsi de son pouvoir transformateur et bénéfique, quand il change de mains. L'argent part à la renverse vers le passé, les dettes étant faramineuses, ce qui pénalise le principe même du capitalisme: le développement par la valeur ajoutée. Le Tiers-monde entre dans la danse économique et rattrape les anciens maîtres du monde.


Si nous mettons de côté tous nos préjugés idéologiques pour voir en face la situation, elle est catastrophique dans l'ordre de la matière elle-même, avec une production qui tue la terre par toutes sortes de moyens prédateurs tandis qu'au contraire le mental ne cesse de se développer, cherchant à créer des individus plus proches d'eux-mêmes que de leurs coutumes et de leur croyances. L'individuation fonctionne, mais les bases générales de la société ne correspondent plus à aucune vérité d'ensemble. Les systèmes sociaux inventés par la pensée ne garantissent pas qu'ils soient conformes à des lois plus profondes, qui finiront bien par réapparaître en détruisant nos illusions... Nous pourrons donc étendre notre domination, notre territoire, notre contrôle et notre maîtrise le plus loin possible (cette même ligne suivie depuis Christophe Colomb), toujours est-il que nous finirons par tomber sur les limites de nos systèmes organisationnels. La Terre est une et supporte toutes sortes d'incohérences jusqu'à un seuil d'incompatibilité qui s'avance. Cette difficulté intime de réussir le mariage de notre personnalité sensible avec notre jugement s'accentue, mais elle a toujours été là, et la religion comme la philosophie l'ont abordée sans grand succès pour la résoudre dans des utopies, des ailleurs qui auraient dû permettre de vivre sans souffrir notre condition. De l'âme immortelle au communisme, d'innombrables modèles conceptuels ont échoué.


Ce fut sans doute la plus grande erreur de la pensée de s'imaginer qu'une société bien conçue pouvait permettre l'avènement d'une véritable intelligence entre nos deux modes de perception. De Platon à Marx, du Christianisme à l'Islam, de la croyance au noble athéisme humaniste, la pensée indique des pistes différentes, toutes insuffisantes pour réconcilier le moi avec lui-même. Pour la conscience supramentale, l'intelligence guide le moi à partir du haut, sans que l'animal résiduel en l'homme ne change d'un pouce. Tous les idéaux se fracassent à intervalles réguliers sur les récifs de la mémoire évolutive dont dispose notre subconscient... Les inégalités et la violence demeurent, quand bien même de grands systèmes les atténuent... en temps de paix, cette période d'incubation de la guerre.


Le citadin instruit demeure cet être bicéphale, plus ou moins adroit dans la représentation des choses et capable de se faufiler dans les opportunités de son époque et d'y trouver sa place, mais il demeure foncièrement possédé par une nature qui, par en-dessous, lui dicte une partie de ses actes. Les moins nobles. Tout ce qui se rattache à la politique de la défense du territoire, par la vengeance, la cruauté, l'intimidation, l'accusation, le reproche, la violence, le chantage affectif, la manipulation, est prêt à surgir du fond de la mémoire de la vie quand le sentiment de l'identité personnelle est soudain menacé par les circonstances. La «ménagerie évolutive» prend le relais du jugement quand le sujet se sent, à tort ou à raison, agressé ou privé de ses prérogatives chéries et préférées. La situation devenant intolérable, un autre individu apparait— jaillissant comme un diable qui sort de sa boîte. Des subpersonnalités, telles des caricatures de personnalités animales, viennent régler la situation qui produit le chaos. Le singe s'en tire habilement par le mensonge, le félin attaque toutes griffes dehors et les invectives et injures pleuvent, l'ours se lève debout et intimide pour faire fuir et un silence très menaçant tient lieu de dialogue, le rhinocéros s'élance corne en avant sans état d'âme et l'interlocuteur est humilié jusqu'à perdre pied, l'éléphant décide d'avancer lentement mais de tout écraser sur son passage, et la rancune restera indélébile et se nourrira de jour en jour de l'affront... L'humain redevient mémoire évolutive dès qu'il perd le contrôle de son territoire, cet ample réseau d'identifications qui le fondent dans une certaine identité, — celle dont il ne veut pas démordre, et qui dépend en majeure partie de son âme charnelle, c'est-à-dire de son vécu et de ses attachements.


L'âme charnelle aime le bien-être, le plaisir, l'excitation quand elle la choisit elle-même, mais dans le fond, elle a horreur des contraintes, qui pour elle sont synonymes de douleur ou d'ennui. La perception intelligible, de son côté, est au contraire actionnée par l'intuition vague que des rapports efficaces existent entre les choses et les êtres, et qu'ils peuvent être, primo, découverts et, secundo, appliqués pour mener vers une réalité plus grande et homogène. La raison vient donc instruire ce profond élan vers la conscience, qui pourrait déboucher nulle part sans la construction de structures élaborant cette vision du monde qui confère sa place au ressenti.


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Dans bien des approches intègres de la Vie, l'intelligence parvient à une perception non préconçue du présent, à condition de libérer cette lecture de tous les automatismes de la pensée naturelle, qui distingue les choses à partir de leurs effets sur la sensibilité, et non à partir de leurs causes. Or, comme pour changer les effets, il est souvent nécessaire de retrouver la cause, les êtres humains qui ne savent pas remonter le courant de l'apparence vers les principes, des événements vers ce qui les produit, ne cessent de perpétuer les mêmes erreurs: ils ne voient pas d'où elles proviennent.


Il est dès lors établi que l'âme charnelle s'empare des événements pour les considérer en termes de gratifiant ou menaçant et que cette grille de lecture creuse des sillons dans l'exercice de la pensée. L'ego émotionnel l'emporte sur l'ego mental et dramatise tout événement hors des attentes générales de la perception. Toute la vie alors n'est plus qu'un drame entre le plaisir et la souffrance, ponctué par les larmes ou les coups. L'agressivité ou la manipulation se justifie pour obtenir, l'attente impossible se justifie pour espérer. Les egos émotionnels ne se sentent même pas en cause à perpétuer leur propre malheur par manque de vigilance, par paresse intellectuelle, par adhérence pathologique à l'immédiateté, une idole et un dieu. Sans la naissance spirituelle, les êtres humains ne se détachent pas assez de la sensation immédiate pour se décider à se libérer des engrammations négatives des événements. Les cultures dénoncent cette obéissance instinctive aux sensations et élaborent des normes morales pour en dissuader, les règlements, ces gendarmes de l'âme charnelle qui reste aux aguets des opportunités de plaisir et des menaces. Les grilles conceptuelles des «valeurs» surplombent le désir et la peur, mais n'empêchent pas leur manifestation.


L'esprit fonctionne dans notre espèce pour investir les objets extérieurs, et le retourner vers son propre fonctionnement n'est pas nécessaire. Les émotions suffisent à recadrer empiriquement la perception intelligible, et nos deux moteurs perceptifs collaborent de toute façon pour nous maintenir dans l'équilibre vital nécessaire à notre survie. La violence est à disposition en cas de danger, l'abandon en cas d'unité parfaite. Mais au cours de l'évolution individuelle, la perception intelligible se lassera de l'opposition du corps et c'est alors que l'âme charnelle devient l'objet d'investigation d'une pensée nouvelle, tournée vers la mécanique du moi. En effet, quand nous disons je, nous évoquons autant notre être incarné avec son corps que notre identité «intérieure» aux prises avec les pensées, les concepts, les idées et les souhaits. Cela fait donc partie d'un processus mystérieux de basculer dans la remise en question de ce double je qui se forme en une seule résultante. Là se tient le mystère de la condition humaine... et toutes les causes de notre souffrance. Quand le moi est subjugué par l'intensité, le débordement se canalise dans une des six émotions fondamentales.


Nous voilà dans la description réelle de notre constitution, qui partage la matière et l'esprit tout en les combinant. il ne s'agit pas d'une hypothèse mais d'un diagnostic, celui de l'organisation de la vie qui parvient jusqu'à la pensée. En voie de conséquence, le lecteur qui n'aura pas reconnu la bicéphalité dans son propre fonctionnement psychologique pourra profiter de cet ouvrage pour y parvenir, de même que celui qui admet cette dualité, mais en la redoutant, aurait mieux fait de passer à côté de ce témoignage! Car il n'y a pas lieu d'insister sur la dualité qui nous fonde pour retourner le couteau dans la plaie, bien au contraire, nous voilà prêts à l'accueillir pour finir d'en être victimes. Se jeter à corps perdu dans l'opposition du matériel et de l'immatériel, du potentiel et de l'actuel permet au pilote du véhicule du présent, au moi, de se pencher sur le moteur et de devenir mécanicien. Notre moi profond fait face à cet ensemble biologique et nerveux,
qui désire au lieu de vouloir, ou confond les deux juridictions,
qui redoute au lieu d'envisager le risque prometteur,
qui rêve le futur au lieu d'anticiper l'avenir avec des principes solides ancrés dans le présent.



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Sur le socle d'un primate issu de millions d'années, s'est greffé le mental qui virtualise le temps, et permet d'échapper ainsi à l'immédiateté automatique par la perception intelligible, soit qu'elle interprète le vécu et lui donne un sens, soit qu'elle évite certaines situations, soit qu'elle les produise, soit qu'elle s'en éloigne pour concevoir, réfléchir, calculer dans des contextes abstraits qui laissent moins de place aux sensations ambiantes.


Nous ne cessons de nous évader du présent «sensitif» tel quel, tel qu'il se déroule en nous soumettant aux impressions des sens, dans de nombreux imaginaires, comme le temps réchauffé des souvenirs, le temps douillet des satisfactions anticipées, le temps angoissant de la visualisation de notre propre mort, le temps des architectures rationnelles, le temps spirituel, — celui qui nous permet de modifier notre usage de la durée et d'en faire un moyen d'évolution. Tandis que la perception intelligible est toujours prête à la combinaison qui reporte ou modifie la situation en cours, alors qu'elle est toujours partante pour créer un squelette conceptuel donnant corps à un projet quelconque, la perception sensible préfère au contraire la spontanéité, ce qui advient, d'où la douleur inévitable quand le présent se présente mal. Si la bécaphilité pouvait être considérée comme une simple formalité, la plupart des sociétés auraient éradiqué les formes fondamentales de la violence et de la mysoginie. Tel n'est pas le cas. L'interférence de l'identité sexuelle s'oppose presque systématiquement aux avancées de la perception intelligible. Le désir transforme l'identité de l'autre en objet, avec tout ce que cela implique aussi bien d'idéalisation naïve que de haine quand le partenaire se dérobe, et il n'y a guère qu'au vingtième siècle qu'un véritable progrès général s'est effectué sur la «représentation» de la femme, et encore, dans quelques sociétés seulement!


C'est à ce genre de constat que nous mesurons l'abîme qui sépare le sensible de l'intelligible, bien qu'ils se combinent admirablement en temps ordinaire. Nous prenons acte que seule une disicipline, qui assume le maintien du cap de l'unité du moi, permettra de s'orienter, puis de trouver par où, — secrètement et d'une manière différente pour chacun, les deux moteurs perceptifs peuvent se tolérer, puis s'entendre et collaborer, ce qui implique nécessairement quelques sacrifices, des exigences nouvelles et des efforts. La religion sépare l'âme du corps, et qui ne se penche pas sur soi, ne décèle aucune supercherie dans cette mutilation, tant le dogme a été puissament transmis pendant des siècles. La religion, quelle qu'elle soit, fait gagner l'intelligible contre le sensible, mais au prix de l'écrasement de ce dernier, qui ne se défoulera que davantage et avec plus de brutalité, quand l'événement imprévu permettra d'abolir les barrières des interdits. La religion verticalise tant soit peu l'humain mais elle hésite à légitimer la puissance de l'immédiateté, et c'est ainsi qu'elle jette le bébé avec l'eau du bain, car la vie est avant tout perception sensible!


L'intelligible ne s'installe vraiment dans le corps humain que vers l'âge de sept ans, et il est difficile de rattraper une petite enfance qui s'est effectuée sans que le sujet ne reçoive affection et reconnaissance. La sensation est donc notre fondation, et pour autant que nous puissions la transformer pour nous élever dans les hauteurs spirituelles, elle s'identifie avec le corps physique et le corps émotionnel, qui vivent pour elles. Nous appartenons à une civilisation qui s'est moquée de l'immédiateté jusqu'au XVI° siècle pratiquement, sous la férule de l'Eglise catholique, et qui inculquait la peur du présent par la tentation du désir sexuel, tabou. Etait-ce une manière pour l'Empire romain, qui fut débridé pendant des siècles, de se racheter une conduite à travers la légende du fils de Dieu, depuis Constantin? L'immortalité est un bien grand mot, mais il a fasciné et il a su dissimuler le présent, le présent comme maître de l'expérience, à des générations successives d'êtres humains. Seule l'élite très cultivée se réfugiait dans la pensée surplombante, tandis qu'une faible minorité de privilégiés dissimulait une vie plus jouissive, dans laquelle l'expérience avait de la valeur.


La promesse d'une «éternité» semble conférer au temps qui s'enfuit une sorte de légitimité consolatrice, et les trois monothéismes ont donc, par principe, rabaissé le rôle éducatif de l'expérience au profit de l'autorité des catégories conceptuelles, c'est-à-dire des règlements qui renforcent l'abîme entre le sensible et l'intelligible. Les interdits et les devoirs absolus ne cessent de croiser le fer. La souffrance traverse toute l'Histoire occidentale dès l'ancien Testament, et il n'y a pas d'équivalent aussi sombre en Asie. Pas de péché originel en Chine, ni en Inde où la simple ignorance qu'on peut contrer sans s'en sentir coupable, tient lieu de socle obscur à dépasser. Mais l'évocation, dans le brahmanisme, de certaines percées possibles dans l'intemporel ou l'impersonnel dévalorise aussi l'immanence si le système entier de la voie n'est pas compris.


Bref, l'opposition surgit systématiquement dans l'Histoire entre l'âme et le corps ou la chair et l'esprit, ou encore entre le sensible et l'intelligible, ou entre la nature et la pensée. Aucune réponse satisfaisante ne peut être apportée, puisque seul l'individu peut se jeter dans cette quête de la réconciliation des deux moteurs perceptifs. Aujourd'hui, l'humanisme athée ménage la chèvre et le chou, coordonne jugement et sensibilité, une véritable avancée historique qui déboute les croyances mais, en revanche, ce noble esprit neuf ne pressent le Divin ni au-delà de la nature ni au-delà du jugement.


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Les deux durées, sensible et intelligible, se chevauchent, et de là viennent notre génie et notre valeur. C'est de la friction de cette superposition que naît le libre arbitre, dont le seul but est de pouvoir faire bifurquer le présent hors des seules satisfactions sensuelles, émotionnelles et affectives, quand les sentiments, les attachements, les croyances, devenus toxiques, privent le sujet de son intégrité. Oui, nous possédons bien un oeil physique et un oeil intérieur, et nous souhaitons voir le monde dans une belle stéréoscopie qui permettra à nos deux yeux de voir la même chose, de se délecter du même spectacle, de jouir du même but, d'envisager le même devenir.


L'imperfection de la société constitue un thème qui revient chez les esprits généreux de chaque époque et, partout, une certaine élite du cœur ou de l'intelligence la combat. Aujourd'hui, cette explosion de la liberté individuelle, cet engouement pour la vie subjective sur mesure grâce aux réseaux sociaux, ce paradigme de l'autonomie pure et dure, ce slogan sans dieu ni maître, cette disposition psychologique nouvelle résout autant de problèmes qu'elle en pose de nouveaux. Pas moins de quatre cents mouvements plus ou moins différenciés les uns des autres de psychothérapie traitent le mal être «civilisé» et s'emparent de la question de la bicéphalité. En contrepoint, nous nous souvenons que les sociétés traditionnelles ont toujours su amalgamer le sensible et l'intelligible au prix, il est vrai, du sacrifice de l'individu. Notre espèce ne peut donc pas dépasser les normes, quelles qu'elles soient, sans vivre d'une manière plus conflictuelle la bicéphalité, puisque se libérer des structures mentales collectives force l'intelligible à résister, puis à trouver d'autres pistes qui déclenchent des conflits avec les autres, et à l'intérieur de soi par la nouvelle exigence du changement. Le mélange des deux âmes dans la perception crée une interprétation illusoire, la projection psychologique. Nous voulons attirer l'avenir que nous souhaitons à travers des stratagèmes divers — voeu pieux, prière, souhait ou encore combinaison stratégique, souvent aléatoire faute de paramètres pris en compte.



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Développer l'intelligible contre le sensible, ou l'inverse, c'est ce que l'espèce a toujours fait dans un sens ou dans l'autre. L'évolution s'arrête quand le sensible, même correctement orienté n'entraîne plus avec lui l'intelligible (les décadences des sociétés par la corruption des moeurs) comme il s'arrête également dans la procédure inverse: la tyrannie de l'intelligible sur le sensible mène à des mondes imaginaires dans lesquels la pensée ne reconnaît plus le corps ni le présent. L'esprit se crispe alors au-dessus des choses et, altier, dans une dimension qu'il qualifie de supérieure, il perd le contact avec l'Histoire : le flux inconditionnel des choses. Le mouvement d'ensemble des générations humaines, lui échappe.


L'esprit qui surplombe la vie perd le sens du présent en lui-même, et s'éloigne de tout indice transformateur. Il soustrait le corps au ki ou au prana qui renouvelle les sensations et les oriente. Le sensible ne veut pas des dogmes, il veut épouser le cours des choses, et l'intelligible refuse les seules sensations, qui ont la vue trop courte! L'homo sapiens sapiens est prisonnier d'un labyrinthe dont il tente de sortir par le libre arbitre qui choisit, mais qui ne décide pas forcément d'aller à l'encontre de l'âme charnelle. Il est certes possible d'obtenir un statu quo entre les deux instances — corporelle et mentale — comme chez les peuples cycliques, fondés dans la transmission orale, mais le temps sans progrès ne permet pas une différenciation individuelle aboutie tant le monde des ancêtres et des esprits y possède un pouvoir qui bloque tout changement. Les sociétés de l'écriture au contraire, — ou plutôt du signe si nous pensons à l'Egypte et à la Chine, ont été capables de développer le devenir, c'est-à-dire d'amorcer l'Histoire. Par ce simple mouvement, elles ont institué un conflit entre les deux moteurs perceptifs, en encourageant celui du dessus, le fonctionnement intelligible, alors que celui d'en-dessous, la perception organique restait inféodée à la nature.


Les civilisations ont hissé le mental à la reconnaissance d'une organisation cachée au-delà de la perception sensible, elles ont donc entrevu une supranature, un ordre de choses invisible et rationnel qui commande le simple passage du temps dispersé dans des situations différentes ou contraires. Et nous sommes encore sur ce même chemin, celui qui consiste à donner à l'intelligible davantage de prérogatives, mais il est temps d'embarquer le corps physique dans cette aventure pour lui permettre d'aboutir, il est temps de libérer notre véhicule terrestre des mémoires du passé qui l'encombrent, et qui se stratifient depuis les réflexes de défense brutaux jusqu'aux «humeurs» héritées des ancêtres, et qui dévient notre caractère propre de sa course dans les situations difficiles. Pour le moment, nous avons regardé vers le haut, sans entraîner le bas, qui résiste. L'intelligence pardonne, la nature se venge. Nos mouvements intérieurs opposés s'arrachent notre consentement.






2 DÉCIDER LE KAÏROS EVOLUTIF



Mais d'autre part, toute l'action qualitative de la Nature, si infiniement compliquée en ses détails et sa diversité, apparaît dans le moule de trois modes généraux de qualité partout présents, entrelacés, quasiment inextricables, sattwa, radjas, tamas.

Sri Aurobindo, essais sur la gûitâ.



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La «crise» est la première défaîte de rajas, maître du désir et de l'action, et elle ouvre vers les deux contraires possibles, un ressentiment diffus, un racornissement de l'être scandé par le sentiment d'être une victime si tamas, le principe d'inertie, vient à la rescousse; ou au contraire une montée en puissance de l'âme avec sattwa, le principe lumineux d'harmonie: quel idiot j'étais de croire que la réalité devait se conformer à mes désirs ! Bien sûr, nous appelons de nos voeux ce renversement, l'âme sensitive serait remise à sa place chaque fois qu'elle exagère, et elle ne sait pas faire grand chose d'autre: elle euphorise et dramatise!



Aussi, puisque les principes modernes échouent à nous donner la clé du monde, revenir aux fondamentaux nous permet de constater que les principes opératifs ont été révélés, mais que l'Histoire ne les a pas suivis. Hommage donc à l'Inde. Elle possède de nombreuses méthodes spéculatives pour justifier la voie de la Conscience, mais aussi une vraie sagesse, celle de l'observation des énergies primordiales à l'œuvre dans l'être humain. L'évoluteur capable d'observer en lui la différence entre les trois gounas parvient à voir son propre fonctionnement en mouvement, autant dire que l'oeil intérieur prend le pas sur l'oeil physique, ce qui garantira désormais une libération de l'avidité des sens. L'adepte comprend comment le moteur perceptif sensitif s'appuie sur rajas, cette volonté avide de vivre de la nature elle-même pour contourner les pensées qui proviennent de l'élan vers l'intelligible, sattwa, et qui pourraient «retenir» rajas. Il observe comment les déceptions renforcent tamas, l'inertie, sur le moment, et tentent de la justifier par le discours, comme il peut tout aussi bien ressentir que les souhaits holistiques appellent sattwa, le principe supérieur d'équilibre, immatériel et intelligent, qui ne demande qu'à travailler pour l'intégrité du moi.


Reconnaître la bicéphalité à l'œuvre en soi n'est nécessaire que pour un esprit qui vise déjà l'unité pleine et entière, sinon, sans volonté farouche d'évoluer, le spectacle de sa propre bicéphalité peut créer un conflit perpétuel entre l'âme sensitive et l'âme intelligible. C'est sans doute pour cette raison qu'il était dit que certains mystères ésotériques devaient être cachés aux êtres humains qui ne cherchaient pas l'essentiel: se savoir double ne comporte aucun avantage pour qui n'est pas fermement résolu à réconcilier le principe de l'identité avec la forme matérielle qui découle de la naissance humaine. L'évoluteur tâchera d'identifier les deux moteurs de la perception puis les distinguera, pour ressentir les gounas et leur alternance, et comme cela entraîne une lutte, seuls les plus motivés peuvent mener à bien l'expérience évolutive du repérage des trois qualités essentielles. Ce système devient d'une extrême efficacité au fur et à mesure de son emploi, et c'est la raison pour laquelle, sans doute, Sri Aurobindo n'a pas cessé de s'y référer.


Parmi cette longue procession d'êtres affamés d'un meilleur devenir, d'êtres qui ont soif d'une réconciliation définitive du sensible et de l'intelligible, seuls quelques-uns aboutissent à une vision nouvelle qui délivre les possibles de leur involution profonde, cachée bien sûr, comme l'arbre l'est dans la graine. Ceux qui décident donc de se donner au kaïros évolutif, ceux qui décident de s'opposer à la tyrannie cyclique des sensations appellent d'autres perceptions, qui seront jugées iaccessibles par le mental générique. La contagion évolutive est donc rare. Le Soi demeure une vague hypothèse que l'on ne peut représenter fidèlement par la pensée, alors qu'il est le sujet et l'objet même de la perception pour qui a définitivement quitté le sommeil de l'ignorance.


Accueillir le présent sans attentes tue dans l'œuf les déceptions, et c'est ce sentiment intérieur qui prévaut sur toutes les autres modalités de la pensée pour tenir à distance correcte les revendications de l'âme charnelle. Le «mal» est donc apprivoisé, car l'empilement de ses causes montre qu'il ne possèderait aucune fonction s'il n'était destiné à renforcer le bien, qu'il suscite par opposition. Beaucoup de voies spirituelles intenses naissent de la confrontation au mal, au sens large, comme celle de Bouddha, stupéfié par la maladie et la mort, comme celle sans doute de Jésus, bouleversé par la routine liturgique d'un certain clergé juif, pointilleux sur les prescriptions, mais agissant pour la lettre et sans l'esprit. Le mal réside en partie dans le conflit de nos deux âmes qui nous fait prendre de mauvaises décisions d'une part, et qui nous permet de mépriser et de haïr d'autre part. Quand la souffrance trouve son sens, alors se dessine une nouvelle manière de comprendre qui accueille chaque moment, quel qu'il soit, comme essentiellement favorable à l'intelligible. Quand bien même serait-il défavorable en apparence, dans l'immédiateté rapide soumise aux circonstances, ce moment éprouvant et même douloureux devient ce marchepied vers davantage de conscience et, au lieu de prolonger le passé, il s'y oppose et ouvre la porte de l'avenir. Un vrai devenir, issu de l'expérience des limites, et non pas de brillants modèles conceptuels conçus par une pensée endormie hors de toute urgence, se dessine. Bien que cela semble impossible à l'esprit ordinaire, il est légitime de se réjouir de son malheur, non pas pour prendre plaisir à la souffrance mais pour saluer la douleur comme l'indice d'une métamorphose puissante à effectuer. L'impasse mène à la sortie. L'évolution des espèces n'a pas agi autrement et, pour certaines personnes, aucune évolution profonde ne se produit si, auparavant, elles n'ont pas «touché le fond».


Un enchaînement de catastrophes mettra notre espèce face à son impuissance, jusqu'à ce qu'elle parvienne enfin, chez le plus grand nombre, à une révision complète de la perception. Car il s'agit de passer de l'appropriation subjective du réel par la pensée individuelle, à une installation de la vision systémique, ou holisitique, dans la présence à soi et au monde. La découverte du pur mouvement intelligible, autonome et immuable, séparé des instances du corps, ne se produit parfois qu'au fond de la nuit obscure. L'élan intelligible emportera la pensée vers un nouveau présent auquel il ne sera plus demandé de reproduire le passé gratifiant et d'éviter par principe toute humiliation.


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L'individu pliera le genou en reconnaissant qu'il appartient à la Terre, et que ses pensées n'ont pas force de loi devant l'aventure immémoriale de cette matière qui nous porte. La vie apprend très lentement à évoluer mais elle y parvient, et nous mentionnons même que le supramental provoque parfois des extases dans l'Intellect, ahurissantes et intransmissibles, qui montrent en accéléré le travail de la nature, l'exploit insensé que cela représente, aussi bien de marcher sans tomber à partir d'un empattement aussi faible, que de «fabriquer» des bébés en neuf mois.


Même si ces expériences ne durent que quelques heures, elles sont si révélatrices que nous pouvons affirmer qu'un être différent en est issu, en ce qui nous concerne, puisque nous avons vu de nos propres yeux que toute l'organisation sous-jacente de la vie est animée par une supra-intelligence d'une dimension et d'une perfection que la pensée n'atteindra jamais. Ne serait-ce qu'une longue réflexion sur le code génétique devrait nous laisser pantois quelques heures devant les performances de cette organisation, mais la pensée nivelle et dénature, elle banalise tout ce qu'elle saisit. Dans le vide éternel des espaces sidéraux, la montée de la Vie vers le mystère absolu «d'être présent» au monde par l'incarnation terrestre, constitue une réalité inestimable. Bien qu'une mode matérialiste tâche d'établir que la pensée représente l'ultime produit du cerveau et donc de la matière, nous savons bien au fond de nous-mêmes que notre vrai Moi n'est pas totalement identifié à notre corps physique, et qu'il ne cesse d'en déborder dès que des aspirations se manifestent pour souhaiter et obtenir autre chose que des biens matériels et sensuels.


Se donner à la réalité absolue (le terrain de jeu exhaustif en quelque sorte, lîla) entraînera, au fil des ans, la réduction des dualités auxquelles nous donnions trop d'importance par l'emploi de la grille de lecture du moteur perceptif sensible soumis au mode binaire plaisir/souffrance, sécurisant/menaçant, flattant/humiliant, mien/tien. Vivre les événements sans deviner les principes qui les animent, maintient la loi de «la roue de la fortune» qui fait passer de l'accident à l'occasion et inversement, au petit bonheur la chance. L'animal reste alors au poste de commandes avec un système nerveux fragile dépendant des émotions, et le levier de l'égalité faisant défaut, le grand passage vers les différents sentiments d'immortalité possibles qui calment la Nature, demeure inaccessible. Les humeurs variables utilisent sans vergogne les survivances dynamiques d'agressivité ou de repli morbide, et ces éclaboussures émotionnelles régulières, trop yin ou trop yang, empêchent de s'élever vers les principes. La bonne décision est difficile, car nous pouvons aussi bien être bernés par l'âme charnelle, trop souple, que par le pouvoir intelligible, trop ferme.


L'expérience empêche parfois de suivre jusqu'au bout des «principes», des dogmes ou des règlements, et si tout se renverse, rien ne prouve que la chute ou l'erreur, ou le changement ne soit pas salutaire: il fallait prendre acte de telle faiblesse, de telle résistance avant de s'avancer plus loin. Si l'évolution ne se produit pas dans ce creuset où la vulérabilité est accueillie, son projet reste un parti-pris narcissique. L'intelligible tournera le dos à la vie et à sa puissance pour s'imaginer supérieur et surplomber le réel, alors que même notre pensée et notre soi-disant raison dépendent du corps par le subconscient sombre, les mémoires sales et pénibles qui entravent l'intuition, tandis que le subconscient lumineux, — le monde subliminal, fait pousser la graine de l'arbre divin des perceptions holistiques, quand les deux moteurs perceptifs agissent de concert.


Si les circonstances ne sont que l'écume d'une vague de principes mélangés qui va et vient, avance et recule, — tout progrès engendrant quelque temps une résistance. Qu'on l'adore ou qu'on la méprise, la durée nous fait grandir puis décroître sans s'apitoyer sur nos douleurs. L'obscurité et la lumière sont le temps qui passe et il est double: il mène aux abîmes autant qu'aux cimes. Il ralentit autant qu'il accélère et possède une panoplie de mouvements. Il sait faire des boucles, s'élancer vite puis revenir en arrière, il sait aller droit et il sait sinuer. Il sait monter et il sait descendre. Rien ne l'arrête, s'il fait quelque chose, c'est parce qu'également il sait faire le contraire. Cette connaissance des figures du présent est en partie l'apanage du Taoïsme très ancien, que Lao-Dze a tenté de préserver sans succès, face au déferlement du Kali-Yuga, avide de normes, qui a consacré Confucius. Que l'explosion mette un terme à la contraction, ce que découvre aujourd'hui la physique, et que l'expansion (centrifuge) compense automatiquement les forces (centripètes) gravitationnelles, ce que laisse entendre la fuite rapide des galaxies vers les bords de l'univers, sont des observations contemporaines qui illustrent le Principe fondamental de l'univers, l'Unité du yin et du yang, dont chacun se retourne vers son contraire au terme de son expression. Et si l'on en croit l'auteur du Dao-të-king, les hommes vivaient bien avant lui en se conformant sans effort à la découverte de la conscience, une mention qu'il évoque avec l'intention de permettre le retour à cette évolution. Sri Aurobindo se réfère aussi à une époque lointaine pendant laquelle la conscience semblait se déverser sur l'humanité la plus ouverte vers les hauteurs, et considère qu'il en retrouve le chemin dans les Védas.


3
Le passé nous mène à l'avenir, si nous nous élevons au-dessus du flot tumultueux de la durée pour apercevoir loin derrière nous, des moments limpides et puissants, que nous retrouverons, immuables, en remontant aux principes supérieurs qui les avaient déjà révélés. De la même façon, l'avenir incarne un passé archaïque, quand il développe une régression, comme ce fut le cas pendant ces quelques années qui permirent à Staline d'emprisonner des milliers d'innocents qui moururent à petit feu, et à Hitler d'accéder au pouvoir et de détruire l'Europe, tout en essayant d'éradiquer un peuple apatride qui possédait une mémoire spirituelle vivante Le présent peut avancer trop vite comme il peut reculer.


Après avoir compris que le présent mélange les contraires et les dilue dans des structures évanescentes et éphémères qui les combinent avec une marge de manœuvre considérable, nous verrons tomber sur nous les moments de chance et de malchance comme les fruits obligés de l'arbre des possibles, en proportion égale, et notre jugement s'éclairera. Un jour nous pouvons manger une pomme d'or qui nous ouvre le chemin éternel, au-delà du bardo, pendant un rêve supraconscient, mais le lendemain Eve peut nous tendre la pomme de la dualité chair/esprit, et nous voilà à nouveau aux prises avec nos deux têtes qui se regardent en chien de faïence, sous l'oeil du serpent de l'évolution. Il se régalera de nous voir aux prises avec le bien et le mal, la mollesse et la fermeté, la lâcheté et la volonté, la perversité et l'intégrité. En héritant de la naissance, nous comportons le jour et la nuit, la faute et le rachat, le péché et la rédemption, l'erreur et ce qui la rectifie. Nous recevons les archétypes du tao, et notre prorpe itinéraire correspondra à une succession des mouvements primordiaux comme

— la ligne droite mais trompeuse,
— la ligne sinusoïdale qui avance toujours sur le même axe, mais en embrassant la droite et la gauche, conforme au yin et au yang, conforme à l'onde, conforme à la reptation du serpent,
— la ligne qui se recoupe à travers des boucles, symbole d'intégration,
— et la spirale, qui embrasse toutes les directions et les parcourt.

Notre présent prendra la forme d'ondes longues ou courtes, il sera parfois biscournu mais riche, d'autres fois simple jusqu'à la dangerosité, s'il se poursuit sans obstacle. Nous sommes donc lancés dans l'étendue et la durée, et bien que le passé soit irréversible, nous pourrons parfois nous appuyer sur lui, sur d'anciennes leçons de l'expérience si le présent, pour une raison ou pour une autre, se perd en durée uniforme. Si pour l'âme charnelle ce qui fut a été, pour l'âme intelligible le présent, le passé et l'avenir communiquent, ce qui permet de nettoyer le passé à partir du présent, de décider de l'avenir à partir d'une bifurcation conséquente ici et maintenant, une vérité que nous ne devons jamais perdre de vue pour opposer à l'âme charnelle, sensible à l'irréversible et au continu, les potentiels ardents qui peuvent changer les traces du passé, guérir des blessures profondes, ou ouvrir des espaces neufs en tournant la page, subitement, de tout ce que nous fûmes.