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L'appel de Socrate
màj:31 Mai 2017



Introduction


Sous une apparence intellectuelle, ce résumé de la pensée philosophique est en fait un cri du cœur, l'expression d'un besoin devenu vital de respirer, dans une société qui ne cesse d'asphyxier par les structures dominantes de la pensée, les nostalgies bien-pensantes et l'angélisme de l'avenir égalitaire, comme s'il n'y avait pas d'autre issue qu'une guerre stérile entre les idéologies dont les soldats sont les concepts, les médias les généraux, les dirigeants l'État Major. Etre au lieu de penser, l'alternative revient du fond des âges et nous emmène vers l'immanence juste.

Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué? La pensée n'est-elle pas devenue victime d'un immense orgueil depuis qu'elle s'imagine soumettre la réalité par la science? N'accordons-nous pas une confiance presque aveugle aux constructions de notre esprit, censées nous mener à l'avenir? Ne croulons-nous pas sous différents projets de société, qui se combattent dans l'arène de l'Histoire, et qui nous empêchent de vivre le présent tel qu'il se présente? Ne mourons-nous pas de vouloir subordonner ce qui se passe à des visions du devenir qui ne s'appuient pas sur les faits, mais sur notre idéal imaginaire?


L'alternative au combat des devenirs, philosophiques, religieux, politiques, dont les batailles ne promettent rien de bon, c'est faire simple au lieu de faire compliqué, penser par soi-même, centrer son existence non sur l'Histoire, à bout de souffle, mais sur la recherche de ce mystérieux pouvoir que nous nommons la Conscience, auquel nous pouvons appartenir, dès que le chemin se trace dans la plus pure réalité, le présent absolu, qui ne prolonge ni n'anticipe.


Nous revenons à cette piste par la force des choses, puisque la pensée s'est épuisée dans différentes manœuvres sans résultat probant concernant l'amour entre les peuples, et le respect entre les individus. La révolution socratique est l'alternative. L'outsider qui a été laissé de côté pendant si longtemps revient en tête, tandis que les favoris en isme, stoïcisme, scepticisme, idéalisme, empirisme, pragmatisme, réalisme, communisme, et sans doute bientôt libéralisme s'affalent les uns après les autres avant l'arrivée. Le cavalier libre court vers l'avenir qui se dérobe en jouissant de chacun des pas de sa monture sans la forcer, faisant un avec elle, un parcours si naturel et intense qu'il se moque de parvenir, d'arriver, d'aboutir, de franchir la ligne d'arrivée. Il ignore faire partie de la compétition, et s'étonne même d'avoir gagné. Il avait toujours cru qu'il suffisait de vivre, alors que les autres croyaient que réussir était un plus noble but. Les candidats tombés à terre viendront sans doute le féliciter plus tard et lui demander son secret. Précipiter l'avenir fait chuter dans le présent, dira-t-il en forme d'excuse, pour s'être mêlé à la course et l'avoir gagnée.




1 L'illusion


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Trop de philosophes sont tombés dans le piège du « système » pour que je fasse la même chose. Tout ce que j'avancerai débouchera donc sur de nouvelles incertitudes, qui laissent le champ libre à l'exploration d'un grand espace sur lequel nous remonterons le temps de notre culture. Nous nous lançons dans l'histoire de la pensée européenne, car la majeure partie du présent provient du passé, et qu'en suivant le mouvement nous comprendrons où nous en sommes aujourd'hui. J'expliquerai grosso modo ce qu'on peut attendre de la philosophie, c'est-à-dire rien — à moins de la pratiquer soi-même.


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Avoir quelques lumières sur les prédécesseurs n'est pas indispensable, mais j'en avais besoin pour retracer l'itinéraire du mental en Europe, puisque j'ai découvert que la pensée ne cessait de vivre des modifications produites par l'Histoire, dont certaines nous déterminent encore aujourd'hui au risque de nous emprisonner. Après avoir abordé la question sous tous les angles possibles, j'ai trouvé une définition à la philosophie: c'est l'art de l'interrogation, ou plus exactement l'art de s'interroger, car aucune interrogation n'existe par elle-même. Elle passe par un cerveau, un sujet, un moi. Si l'art de s'interroger constitue un absolu, bien mené, cet art se suffit à lui-même et se passe de réponses, toujours trop précises et limitatives, ou bien les réponses arrivent d'elles-mêmes, sans être artificiellement créées pour répondre aux questions, et elles sont alors davantage que des certitudes: elles indiquent une orientation et permettent d'agir. Il n'y a aucune réponse unique sur les grandes interrogations qui constituent l'activité philosophique. Mettre un point d'interrogation derrière les mots suivants ne peut apporter qu'une foule de solutions, qui ne sont même pas toujours cohérentes entre elles, d'où la difficulté de la philosophie.
La mort ?
Dieu ?
La vérité ?
Le temps ?
La société ?
La justice ?
La parenté ?
Le sens de la vie ?
Le sens du moi ?
La connaissance ?
L'Amour ?
Ces différents sujets sont abordés par les philosophes, et c'est amusant, ils ne sont jamais d'accord entre eux. Chaque penseur est le prédateur d'un autre, le plus souvent son prédécesseur. Il se nourrit de ce qu'il lui dérobe. Le philosophe conserve quelque chose de son modèle et détruit tout le reste. S'il concède à dire un tel avait raison sur telle chose, c'est aussitôt pour limiter cette vérité, la réduire à sa plus simple expression et la récupérer pour autre chose.


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La philosophie est une immense entreprise de recyclage. Par exemple, Platon récupère Socrate et le rend légendaire, mais l'homme n'est pas celui dépeint par son thuriféraire. Son procès n'était pas si farfelu. Beaucoup de «ses amis» avaient appartenu à une troupe de dictateurs déchue (le Conseil des Trente). Jusqu'où le philosophe triche-t-il avec l'Histoire, consciemment ou non, pour défendre sa thèse? Aristote, élève de Platon, était peut-être rassasié d'idées éternelles et il s'éprend de décrire l'immanence (le grand champ naturel de la réalité) au lieu de renier ou reproduire les thèses de son maître. Plotin n'est pas que le perroquet de Platon, malgré son étiquette de néo-platonicien. Il ajoute une dimension mystique qui fait l'économie de la dialectique, une procédure logique qui faisait se combattre des arguments, dont raffolait Platon. Les français connaissent tous la philosophie à travers Descartes (1596 1650), mais dans cet ouvrage d'autres penseurs français moins connus seront cités, et nous pourrons tirer quelques vérités bien vivantes de leur discours. Descartes dira tellement de bêtises qu'il sera démenti par un britannique du nom de Hume, et c'est ce dernier qui «réveillera» Emmanuel Kant de sa torpeur dogmatique. Spinoza et Leibniz, deux très grands noms du dix-septième siècle, se connaissent mais ne semblent pas pouvoir collaborer, contrairement à un magnifique trio, bien plus tard, constitué de Schelling, Hegel et Holderlin, sur lequel nous reviendrons car nous considérons le dix-neuvième siècle comme un tournant majeur de l'Histoire. Nous avons pris trop vite le virage, et risquons encore de déraper car nous sommes encore dans la courbe.


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Nous retrouvons toujours l'humain sous les belles idées. Newton et Leibniz se disputent la primauté d'un certain calcul mathématique... la vanité s'accroche aux plus brillants penseurs, une raison déjà suffisante pour distinguer l'œuvre de l'auteur, et de ne pas déduire de l'une le caractère du penseur, sans doute beaucoup plus faillible que ce que ses écrits laissent entendre. Plus paradoxal, l'immense Hegel, qui promet l'identité de l'homme avec la raison, et prévoit une réconciliation définitive du monde avec lui-même, par mutations inclusives successives, capables de venir à bout de l'erreur et du mensonge. Cet être profondément convaincu des pouvoirs d'une intelligence supérieure qui devait finir par se manifester, inspirera Engels et Marx, qui voudront concrétiser, et pousser l'Histoire dans ses retranchements en créant le communisme. Hegel semblait avoir seulement bâti un château de cartes merveilleux et parfait, mais sans rapport avec la réalité, mais il a été si habile qu'on peut s'en inspirer à tort et à travers sans jamais le démentir. C'est un homme qu'il fallait citer rapidement, tant il symbolise l'apothéose d'une époque, confiante en elle-même, et qui ne se doute de rien. C'était le début du dix-neuvième siècle, avec la foudroyante épopée napoléonienne, et la fuite en avant de l'Histoire qui n'a jamais cessé depuis, puisque l'objet manufacturé, de jour en jour, prend davantage de place, allant jusqu'à changer en partie notre mentalité.


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Nous pouvons aborder la philosophie sous cet angle, le pillage d'une vision du monde par un autre visionnaire, qui déchire l'ensemble de l'œuvre de son prédécesseur pour y substituer la sienne. Il est étonnant de voir à quel point la philosophie tourne en circuit fermé. Les visions originales, qui tiennent toutes seules, en sont pratiquement absentes. La philosophie se bâtit le plus souvent sur les cadavres des philosophes précédents, qui sont simultanément deux choses contraires: des références, puisqu'on y a recours, et des accusés puisqu'ils sont réfutés. Un esprit innocent se demande donc pourquoi il ne suffit pas de dire ce que l'on a dire, sans s'appuyer sur l'échafaudage qu'on va démolir, mais justement, il y a pas d'innocence dans la philosophie. C'est pourquoi le zen reste une bonne alternative quand on est fatigué de penser, de prévoir, de décréter, de combiner, le temps ne passe-t-il pas de toute façon, et n'est-ce pas là l'essentiel, absorber sa positivité dans mon élan de vivre? Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué? Répond le penseur. C'est excitant pour lui d'importer du futur dans le moment même, sauf qu'il n'existe pas, mais croire orienter le cours des choses rassure énormément. Dire que tous les philosophes obéissent au besoin de vérité serait mentir.

Autant la joie est faite pour l'aventure, autant la douleur se complaît dans les délibérations interminables; et plus elle s'y enlise, plus elle les savoure: on dirait qu'elle y trouve une sorte de délectation spéciale.
Vladimir Jankélévitch

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La plupart cherche la vérité là où ils veulent la trouver. Descartes la loge dans une raison squelettique et rigoureuse qui prouverait même l'existence de Dieu. Pascal et Malebranche, qui éprouvaient un vrai sentiment pour le Divin ne s'y sont pas laissé prendre. Le «Dieu» prouvé par Descartes est aussi froid qu'une opération mathématique. Descartes était géomètre, et s'est pratiquement trompé sur tout, mais rigoureusement, ce qui lui vaut l'estime des prêtres du contrôle, les jongleurs du raisonnement, courtisant preuves, inductions et déductions, au risque d'entretenir une psycho-rigidité conforme à la culture matérialiste qui divinise encore la science, le résultat et l'efficacité. Aujourd'hui la raison est un concept utilisé à tort et à travers pour justifier toutes sortes d'opinions, mais au dix-septième siècle, le mot résonnait très fort et ouvrait les portes au lieu de les fermer comme aujourd'hui, puisque la raison est devenue superficielle et religieuse. A une période encore très largement soumise à des prédicats obligatoires et aveuglants comme la sainte-Trinité, la divinité de Jésus, sa résurrection, le péché originel, autant de thèmes qui écorchent l'intelligence dès qu'elle se manifeste dans un sujet pensant librement, le discours de la Méthode est un pavé dans la mare. Une partie de l'œuvre est sauve et excellente, on ne peut quand même pas tout rater quand on écrit sincèrement. Le vrai Descartes ne loge pas dans l'ensemble de son œuvre, qui comporte des faux pas monumentaux, comme sa vision erronée de la circulation du sang, mais dans la partie éclairante, ce qui lui revenait de découvrir sans qu'il s'avance maladroitement au-delà de sa juridiction. C'était un tournant décisif, et déjà nous poussons une pièce sur l'échiquier: il est bien rare pour un philosophe de s'en tenir à ce qu'il perçoit vraiment, il appartient à une chevalerie pensante qui aime bien pousser le bouchon... Le sens des «limites» n'est pas facile à atteindre pour les penseurs, car ils s'attachent aux représentations et la coquetterie est souvent là, car cela procure de la jouissance de peindre ce qu'on croit être la réalité. Il y a une certaine liberté dans l'emploi des couleurs, et parfois un enthousiasme inventif, et le peintre des idées déborde la toile et continue de peindre sur le mur où il vient de l'accrocher, sous prétexte qu'il manque quelque chose.


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Aujourd'hui, à moins de savoir nous identifier à l'âme d'une époque, nous avons perdu de vue à quel point le mental du dix-septième siècle était encore conditionné par la religion. Seuls la cour et le roi, et quelques seigneurs pouvaient s'en moquer. L'arrivée d'esprits refusant d'adhérer aux prédicats théologiques constitue donc une révolution, même s'ils n'osent pas encore attaquer de front le dogme et l'Eglise. Descartes fait preuve de lâcheté sur la question de la religion, il la laisse de côté, et attaque ailleurs. Pas très doué, il inspirera plus tard d'autres philosophes, sans doute meilleurs que lui, et c'est cela qui est jubilatoire: voir une manœuvre conceptuelle naître et se transformer plus tard en s'améliorant. C'est poignant chez Descartes, il inspire les successeurs, tout en étant énormément réfuté, c'est un cas d'école, et il est nécessaire de l'évoquer, car tout français s'en réclame plus ou moins. Mais à y bien réfléchir, dès que nous nous éloignons de la culture occidentale, il apparaît bien que la raison n'est qu'une propriété du mental. Elle n'est pas distincte de l'imagination, elle n'en est même qu'une forme «cristalline», c'est-à-dire qui se développe par des enchaînements qui se tiennent, des structures géométriques. Ce n'est quand même pas grand-chose si l'intuition existe, et si la possibilité de se sentir pleinement uni au contexte et au présent, corps et âme, est possible. Nous avancerons donc la thèse qu'il existe aussi une philosophie non conceptuelle, que nous devrons chercher ailleurs...


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Chercher la vérité en amont de la raison, qui n'en est qu'un instrument, telle est la possibilité offerte par l'Asie et l'Inde. Mais dès qu'on remonte aussi loin, le mystère éclate avec fracas, et seuls les plus intrépides continuent leur course, car l'objet se dérobe, ce qui est humiliant. Pourtant, c'est là que réside la philosophie qui résiste au laminage des époques. Les philosophes qui la représentent éprouvent la conscience comme un mystérieux pouvoir, et ne se décident pas à se l'approprier par des formules et des dictat, des recettes. Ils acceptent de buter sans cesse sur la réalité, et ils finissent donc, logiquement, par n'investir que la seule réalité vraiment démontrable et saisissable, le présent. C'est déjà le moment d'affirmer que le temps, réservoir de l'émergence de la vie, constitue l'objet de la réflexion le plus riche, et vérifiable à chaque moment. Tout philosophe travaillant sur la durée consulte Saint Augustin, en quelque sorte le spécialiste de la question, qu'on peut considérer comme un mystique! Saint, sage, philosophe sont parfois des dénominations qui peuvent s'empiler sur la même personne. Ruminer notre perception des choses dans le cerveau mène à de nombreux univers autres que celui qui tombe sous la juridiction des sens, et la manière dont chacun ressent sa propre existence le fera appartenir, bien plus tard, à une catégorie. Mais la catégorie n'explique rien et vole sa vie au penseur, il y a toujours un mélange de préoccupations dans le palper philosophique, et il est difficile de savoir si c'est le ressenti qui crée les croyances, ou si ce sont elles qui fabriquent le ressenti. Certains penseurs ont cru pouvoir établir « Dieu » sans y croire, par la simple argumentation. D'autres aiment dans l'absolu la conscience, et trouvent alors logique de croire en Dieu, mais dans les deux cas de figure, il est raisonnable de supposer que ces hommes et ces femmes ont passé beaucoup d'heures à se demander où le temps pouvait bien les conduire.


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Se préoccuper de l'usage du temps est certes une activité philosophique de premier ordre mais si l'on n'est pas philosophe et qu'on se demande vraiment chaque matin de quelle manière occuper sa journée pour qu'elle ait le maximum de sens, l'on devient philosophe par la force des choses. Nous voilà confrontés avec le problème de l'œuf et de la poule. La philosophie crée-t-elle le philosophe, ou bien est-ce le sujet, le moi, le penseur qui philosophe, souvent d'ailleurs sans le savoir ?


C'est le penseur qui crée la philosophie. Quand c'est l'inverse, devenir philosophe par mode, par imitation, sans posséder la vocation, équivaut à être un avocat: on enseigne les autres, on leur apprend à avoir raison même quand ils ont tort, en noyant le poisson par des enchaînements qui semblent se tenir. J'insiste: la raison est une forme d'imagination cristalline, et il n'est pas difficile de créer des motifs en boucle qui piègent la pensée dans des impasses. Les concepts n'ont aucune substance, les sophistes savaient défendre savamment des opinions fausses en les reliant logiquement. Ils étaient capables de clouer le bec de la sincérité avec des faux-semblants magnifiquement ordonnés. Nul contenu philosophique n'est indépendant de son histoire. Si la vogue de la philosophie avait été moindre à Athènes, Platon (427 358 JC) ne se serait sans doute pas autant attaché à la «réfutation» qui deviendra une des manœuvres essentielles dans la procédure philosophique. Il aura fallu qu'il y ait déjà des discordes radicales, par le nombre exagéré de prétendus penseurs, pour que la philosophie s'attache autant à la dialectique, qui met en lice des arguments. Les présocratiques ne s'embarrassaient pas des weltanschauung (visions d'ensemble) des autres. Ils disaient simplement la leur, avec leur sincérité qui comprenait logique et ressenti. Ils énonçaient ce qu'ils trouvaient d'essentiel dans l'existence, pour s'en rendre digne par l'ascèse. Ils sont nombreux et peu connus, souvent admirables, mais on peut leur reprocher de faire simple, alors que c'est jouissif de faire compliqué. En tout cas, Platon conserve leur esprit et affirme que l'amour de la vérité guide les hommes mieux que leurs arguties, au service de leurs propres intérêts, mais nul n'a pu rendre obligatoire l'amour de la vérité dans la démarche philosophique. Certains penseurs n'ont jamais aimé la vérité, ils ne ressentaient pas le besoin d'un chemin absolu, et ce terme ne renvoyait pour eux qu'à une sorte de concept totalitaire, chassant l'erreur des seules représentations, qui surplombent la complexité de la vie. Les philosophes qui ont les mains propres survolent le réel par les idées, ils ne mettent pas la main dans le cambouis du mal et de la souffrance, de l'imperfection et de la violence, mais savent les dénoncer dans des tableaux d'une surprenante beauté. Un des auteurs qui nous fait le mieux partager son amour de la vérité est Saint-Augustin (354 430 JC). Son style engagé n'a rien à voir avec la prose abstraite d'un Descartes qui pouvait voir torturer des chiens sans broncher, convaincu qu'ils ne souffraient pas. C'est d'ailleurs en comparant les extrêmes qu'on finit par comprendre (comme cela a été établi dans la seconde moitié du vingtième siècle seulement!) que la philosophie n'avait pas d'objet: tout se prête à philosopher, absolument tout, puisqu'il s'agit de remettre en question et de proposer. C'est donc un champ infini, celui des orientations hors des sentiers battus.


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Le philosophe habile dissout les idées dont il vient de découvrir «la date de péremption» et son discours novateur constitue non seulement une nouvelle approche, mais une stratégie dans le combat contre l'ignorance, les parti-pris, les conditionnements, les habitudes sclérosées qui doivent mourir sous peine de nuire par leur anachronisme. La philosophie permet de s'étonner et s'élance à l'encontre de toutes les croyances et de tous les dogmes, elle repère les formatages. Elle se contente parfois de seulement démentir sans rien proposer à la place, mais cela fait partie du jeu. Ceux qui philosophent pour s'opposer, et qui ne savent pas faire grand-chose d'autre, sont appelés les philosophes du soupçon, comme une petite école qui apparaît relativement tard. Ce sont des hommes qui crachent dans la soupe. Fâchés avec l'immanence, ils auraient préféré que les choses fussent autrement. Ils s'en plaignent. Malgré toutes leurs prétentions, l'émotionnel frustré s'infiltre dans leur discours, la vie ne leur paraît pas à la hauteur. Mais les mettre dans une seule catégorie participe déjà du mensonge, car nous partons alors sur une vision comparative et oublions ce qui distingue chacun des auteurs au profit de l'identité qu'ils partagent. Schopenhauer, Kierkegaard et Nietzsche (qui couvrent le dix-neuvième siècle) sont ainsi classés dans le même dossier, alors qu'il serait plus intéressant de voir chacun d'eux dans sa spécificité. Il en est de même pour les divisions traditionnelles, philosophie idéaliste, philosophie matérialiste, ce ne sont que des étiquettes qui renvoient dos-à-dos des visions du monde qui sont toutes singulières, chacune possédant une forme unique et un contenu unique, qui rassemblent dans différentes proportions des courants antérieurs. La philosophie est un exercice ardu, mais dès qu'on commence à l'aimer, elle donne: largeur d'esprit, subtilité dans l'approche des causes cachées, profondeur sur ce qui semble banal, souplesse incomparable dans l'abordage des questions existentielles, puisque nombre de perspectives apparaissent, et c'est là que réside la difficulté, ne pas se perdre dans la série d'hypothèses. Le philosophe pratiquant sait que l'émotion est un univers entier, le sentiment une galaxie, et que la pensée est spontanée, erratique et si libre que c'est un travail considérable de l'amener au discernement.


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La philosophie enseigne à peindre, et plus c'est l'intelligence qui tient le pinceau, et non pas notre petit moi, plus le tableau est beau et significatif.


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Quand un philosophe se réclame d'un autre, on peut dire qu'il en est l'héritier et non pas le prédateur, mais alors à quoi bon ajouter son grain de sel ? Ainsi Schopenhauer se sent redevable, à Kant en particulier, et semble avoir flirté avec l'Orient, mais alors pourquoi modifier Kant? La philosophie n'est-elle qu'un jeu de meccano, fabriquée toujours avec les mêmes pièces, des lamelles métalliques trouées régulièrement, de différents longueurs, qu'on peut agencer avec des boulons à n'importe quelle hauteur de leur segment ? J'ai moi aussi créé des formes ainsi quand j'étais enfant, la saveur du jeu consistait dans la capacité de choisir la structure à élaborer et non dans le résultat. Une fois l'avion formé, il faut le démonter pour récupérer les pièces et construire un nouvel objet, un bateau par exemple. Je soupçonne la philosophie d'être un jeu de meccano, avec une panoplie de concepts modulables, auquel cas, la seule chose intéressante sera d'observer quand de nouveaux matériaux, de nouvelles pièces apparaissent. Là, nous pouvons parler de découvertes.

L'imagination est plus importante que la connaissance.
La connaissance est limitée alors que l'imagination englobe le monde entier,
stimule le progrès, suscite l'évolution»
Albert Einstein

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Il y a beaucoup de manières de philosopher. Parler, pour Pythagore, Socrate et Diogène, ou bien transmettre un journal dédié au sens de la vie et des choses, écrire des fables, philosophiques puisqu'elles tendent à édifier, écrire des contes ou des conférences, des thèses ou même des bréviaires éthiques. La poésie fait l'affaire, avec par exemple Lucrèce, Dante, Milton, Schelling et Holderlin, et rien ne s'oppose à ce que l'on puisse dégager des matériaux philosophiques dans les tragédies grecques, chez Shakespeare et Racine par exemple. La plupart des centaines de mythes cosmogoniques renferment eux aussi des leçons de l'expérience et l'énumération de quelques principes, ce qui les rattache à toute philosophie. Et de même, certains romans exceptionnels dégagent des weltanschauung qui révèlent le regard original de l'auteur. Cela n'ajoute rien à l'œuvre de Montaigne de la qualifier de philosophique. Ce sont tout simplement des notes, celles d'un homme qui se méfie des croyances, ce qui fera dire à Pascal qu'il était un lâche. Montaigne en a énervé plus d'un car il échappait à la règle de «vouloir aboutir», qui caractérise tant la pensée occidentale. Sans le faire exprès, il rejoignait l'ancienne philosophie chinoise, celle d'avant Confucius, qui n'aimait pas «distinguer» les choses de trop près, de peur de perdre de vue ce qui les entoure et ce dont elles dépendent. Mais Confucius se lassa des incertitudes, qui ne gênaient en rien les taoïstes plongés dans le présent sans la volonté de lui faire rendre gorge, et il se mit à déterminer tellement de choses qu'on put en tirer une morale pratique. Nous devons savoir ce que nous attendons de la philosophie, nous donne-t-elle des moyens de nous rattacher à l'Un, à la Vérité, à l'univers, à la vie, nous permet-elle de suivre une piste informelle, mais une piste quand même; ou attendons-nous qu'elle nous fournisse seulement un mode de comportement? La piste est profonde, ne cherche pas à reproduire le passé, elle est exigeante. Le comportement ne fait que pérenniser une attitude prétendument supérieure parce que rationnelle, mais n'amorce pas les profondes remises en question qui font douter de l'identité (de l'ego).


Je ne vous cacherai pas qu'une certaine incompréhension se glisse entre les partisans du comprendre, qui dépassent la pensée pour rejoindre la source, la réalité, le Tao, et les partisans de la philosophie de l'interprétation qui veulent assigner un nouveau devenir au temps qui passe, selon leurs propres directives, et en demeurant dans le courant convenu des choses. Nous ne perdrons pas de vue cette catégorie, fidèle à l'idée d'améliorer l'avenir, mais nous constaterons aussi qu'elle échoue, ce qui finalement donne raison aux philosophes dits obcurs, qui s'enfoncent dans la réalité, à la fois une et infiniment complexe, et qui savent qu'aucun discours ne la soumettra jamais. Je reprends à mon compte la devise de Montaigne: je n'enseigne pas, je raconte. J'aime voir les tableaux de la pensée. J'ai mes préférences, mais ne m'y tiens pas. J'aime la saveur de Spinoza, Bergson et Jankélévitch, chez qui je sens un immense respect pour la réalité, et non pas l'idée de la réduire comme on le voit trop souvent chez les professionnels du discours, à l'affût de concepts opportunistes qui ne feront pas long feu, mais seront quelques années le nec plus ultra à défendre, et qui assureront les trois minutes de gloire auxquelles chacun aspire selon Andy Warhol. Il devient très difficile de trouver en philosophie, car notre chère Europe a aimé se représenter la réalité d'une manière nouvelle à chaque génération environ, depuis le seizième siècle. Cela nous fera réfléchir sur la relativité de l'Histoire, qui n'a aucune raison de nous emmener où elle veut contre notre gré. C'est en comprenant ce qu'elle nous impose, que nous pourrons échapper à ses mots d'ordre.


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Je m'incline devant certains que je cite à plusieurs reprises comme formant une sorte de famille, alors qu'ils s'éparpillent sur près de trois mille ans, si je compte le légendaire inventaire des trigrammes, Fo-Hi, les auteurs de Gilgamesh, et bien entendu les poètes mystiques auteurs des Védas. Si j'en profite pour faire main basse sur Socrate, en prétendant que d'un certain point de vue, il est indépassable, c'est parce que sa formule n'est pas une description de la vérité, mais l'énoncé de son fonctionnement. L'intention de se connaître soumet le mental à d'autres procédures de pensée que celles qu'il suivrait sous l'impulsion de la nature, et elle devient donc le moteur ou le cœur du système mental. Socrate a résisté à toutes les modes, je le récupère toute honte bue, il se trouve sur n'importe quel point du cercle de la philosophie. Mais il y a un obstacle apparent à défendre son injonction: le penser par soi-même n'est pas mené de la même façon par chaque philosophe, certains se trouvent eux-mêmes parfaitement et leur discours est convaincant, d'autres essaient sans y parvenir, faute sans doute d'humilité, de profondeur ou de détachement. Il y a aussi des suiveurs, les valets d'un impérialisme quelconque (spéculatif ou matérialiste), et les originaux chaotiques qui ne pensent pas par eux-mêmes, mais captent des influences astrales à travers lesquelles ils manipulent. L'usage du discours, le modelé du devenir, tente aussi bien les pervers narcissiques que les scrupuleux professionnels comme saint-Augustin, Pascal ou Theilard de Chardin, qui flambent pour un homme digne du Divin. Chaque penseur jouit de s'exprimer et cherche à convaincre, c'est donc à nous de faire notre marché sans nous laisser berner par l'étiquette de «philosophe», qui ne garantit rien. Rendons néanmoins justice à l'Histoire: elle ne conserve que les plus «créateurs».

Il vaut mieux suivre le bon chemin en boitant que le mauvais d'un pas ferme.
Saint-Augustin



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Il semble que la révolution philosophique soit arrivée avec Hume (1711 1776), qui jette un énorme pavé dans la mare, et fait tomber la raison de son piédestal. Il subodore de la nature, de l'instinct dans des procédures psychologiques qu'on s'acharnait à imputer à la raison. Il corrige Descartes grave, comme on dit aujourd'hui. A partir de là sourd la vérité qui va détruire la conception chrétienne de l'homme créé par Dieu. Le dix-neuvième siècle amplifiera la question. Schopenhauer s'approche de l'inconscient, qui va également surgir sous d'autres formes, juste après chez Darwin étendant Lamarck, chez Nietzsche, et enfin Freud qui va l'imposer dans la culture. Si nous traçons un courbe exponentielle, ou si nous pensons à la vitesse que doit prendre un avion sur terre avant de pointer le nez vers le ciel et de décoller, ce n'est qu'au dix-neuvième siècle que la philosophie acquiert la vitesse suffisante pour s'envoler. Avant, des morceaux de l'homme manquaient, des faits qui jusque-là étaient, sans être escamotés, tenus en faible estime, jouent enfin un rôle considérable dans la vision d'une «nature humaine» qui échappe enfin au dogme théologique.

Nous ne nous sommes jamais remis du décollage, c'est-à-dire de l'explosion conceptuelle du dix-neuvième siècle. Le sens de la vie a commencé à être recherché dans différentes directions, et les croyances religieuses ont diminué, tandis que le progrès s'emparait de l'Histoire, promettant monts et merveilles. Comme une collision de particules élémentaires produit une gerbe panoramique, l'esprit humain s'est définitivement fragmenté, des tas de petites vérités pouvant être glanées à droite et à gauche dans de nombreuses directions. Alors qu'au dix-septième siècle, le philosophe pouvait être encore un savant, physicien ou mathématicien (Leibniz, Descartes, Pascal), par la suite un clivage s'effectue, Diderot clôturant le champ d'un savoir universel. Tout penseur devra bientôt choisir entre la science, qui ouvrait un champ immense et prometteur, et la philosophie. Certains génies du vingtième siècle ont hésité entre les deux, comme Husserl et Bergson.

Ce que nul historien n'avait prévu, c'est que les uns et les autres, dès la fin du dix-neuvième se disputassent la Raison comme deux libertins jaloux peuvent s'arracher une belle maîtresse volage. Malgré les progrès du savoir et son envol remarquable, les personnalités égocentriques ont encore joué un rôle conflictuel dans l'intelligentsia. Les penseurs logiciens étaient convaincus que seule la science aboutirait à une vision exacte de l'homme et ils méprisaient les penseurs littéraires, tandis que les philosophes, forts de l'apprentissage des mutations constantes de la raison dans leur domaine, parvenaient eux aussi à une pensée rigoureuse, qui n'avait pas besoin de chiffres pour s'établir. En effet, si l'on suit le parcours Descartes, Kant, Hegel, cela est bien suffisant pour comprendre d'un côté que la raison est nécessaire, et de l'autre qu'il est indispensable, sans interruption aucune, d'en fixer les limites. La philosophie «professionnelle» est un art conceptuel magnifique, autant que les mathématiques, simplement, tandis que les sciences reposent sur de véritables invariants, les Nombres, la philosophie repose sur du sable, c'est-à-dire des concepts, qui sont, qu'on le veuille ou non, des inventions. Le mot table renvoie à un objet réel, le signifiant et le signifié concordent absolument. Mais pour tous les objets qui ne peuvent pas être touchés par les sens, leur signifiant renvoie à tout et à n'importe quoi. Si l'on peut à la rigueur voir le rapport entre tribunal et la pièce où les juges officient, le signifié de justice ne renvoie à rien de particulier, pas davantage pour l'égalité, la fraternité, la liberté, la gauche et la droite, et autres signifiants imaginaires dont le signifié est créé par l'utilisateur, à sa guise, sans aucun repère objectif.


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Quand nous écrivons le mot journée, il n'engendre pas vingt-quatre heures. Evoquer le temps ne le raccourcit ni l'accélère, mais c'est pourtant nécessaire d'inventer le concept «durée», cela permet de remarquer que le temps objectif et le temps subjectif ne coïncident pas. Les lecteurs qui vont adorer ce livre vont avoir l'impression de l'avoir lu plus rapidement que la durée employée; si certains s'imposent de le lire mais sans l'apprécier, ils exagèreront sans doute le temps passé à tourner les pages. Le mental humain dévide des concepts à longueur de journée et les utilise sans vergogne, ils caractérisent plus ou moins la réalité s'ils sont employés correctement. Dans les autres cas, sans doute beaucoup plus nombreux, les concepts cachent la réalité, et en deviennent les voiles.


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Le philosophe n'a aucune chance face au savant, la subjectivité sera toujours du côté du penseur libre, soupçonné de dériver, et l'objectivité du côté du penseur des nombres, admiré pour son réalisme. La conceptualisation «universelle» change d'une génération à l'autre, semblant suivre les progrès des autres activités de la pensée. Descartes a fait beaucoup d'esbroufe, Kant sans doute davantage plus tard, Hegel a envoûté le début du dix-neuvième, puis, parce que l'épopée napoléonienne venait de tourner court, la vibration astrale de la toute-puissance mentale qui imprégnait l'époque de cet ange absolu de la Raison, a périclité, au bout de cent cinquante ans d'ascension. Les intellectuels se sont alors rabattus sur Schopenhauer, plus sombre, qui n'était pas parti gagnant. En 1806, La seule Europe qui ait jamais existé trouvait son centre à Iéna. Napoléon traversait la ville, Hegel le vit défiler. Il aurait dit, j'ai vu passer l'âme du monde. C'est un moment si puissant de l'Histoire qu'il suffit d'y penser pour entendre le bruit des sabots des chevaux, et voir Bonaparte avancer la tête basse, mais absorbé déjà dans ses futures batailles, devant une foule pétrifiée, comme s'il ne cessait une seconde de soumettre le temps lui-même. C'est à un jet de pierres seulement à l'échelle de l'Histoire, c'était hier, c'était l'époque du triomphe absolu du saint-Empire qui semblait se reconstituer tandis que les idéalistes allemands tenaient Napoléon pour un héritier de la révolution française! Un monde se termine dans les années 1830.

Et vingt ans plus tard, l'effervescence emporte l'Histoire dans le chaos dont nous ne sortirons plus. Darwin, Marx, puis Nietzsche le démolisseur, le bulldozer qui déblaie le terrain où Freud commencera ses fouilles, annoncent une autre couleur. Il apparaît alors que l'homme avait inventé Dieu pour oublier qu'il était un animal, et ce temps-là, le voilà révolu, et rien ne le remplace. Nous descendons dans l'ombre depuis plus d'un siècle. Une vie immémoriale agit en-dessous de notre seuil de conscience, séparée du logos, du cogito, et il va bien falloir aller voir de quoi il en retourne.




2 Penser pour quoi faire !



Une mauvaise expérience vaut mieux
qu'un bon conseil.
Paul Valéry


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La pensée a produit un monde profondément chaotique il y a cent cinquante ans, tout simplement parce que de nouveaux paramètres furent pris en compte, presque soudainement. Nous avons dû changer notre échelle des représentations et nous n'y sommes pas parvenus. D'un côté, certains se sont acharnés à l'observation et à l'expérience, en laissant de côté «la valeur», tandis que d'autres ont continué de suer à proposer, à partir d'agencements de concepts, des transformations sociales. L'opposition qui anime ces deux groupes empêche l'efficacité philosophique dans son ensemble, les chapelles se dédaignant avec condescendance, et même parfois avec mépris. Cette observation donne raison, définitivement, à Héraclite, quand il énonce que le conflit (ou la guerre) est le moteur de toutes choses. D'ailleurs, j'accepterais comme compliment que l'on me dise que tout cet ouvrage n'est qu'un commentaire des fragments, puisque je défends une vision identique, celle de la vitesse absolue des jours, une rapidité que nous ne pourrons rattraper qu'en nous postant derrière l'immédiateté, en retrait, par une perception non-conceptuelle, à laquelle je ne cesse d'inviter dans ces pages.

Bertrand Russel s'imagine au début du vingtième siècle avoir tout compris parce qu'il pratique les arts mathématique et philosophique simultanément, et il représente le dernier rejeton de cette Raison implosive, obsédée par la rigueur, et qui abandonne le champ de ce qui n'entre pas dans des vérifications logiques, comme s'il n'existait pas. C'est désespérant de voir des intelligences incontestablement supérieures développer le conflit entre la science et la philosophie, entre la raison et l'intuition, entre la connaissance des principes et l'énoncé du devenir. La pensée bute toujours sur la même chose depuis Platon, la nature du rapport entre l'immanent et le transcendant qui s'échappe des représentations, et reste mystérieux ou nié, à moins qu'il ne soit récupéré dans un discours réducteur qui l'instrumentalise.

Certains méprisent les velléités d'un changement de conscience, sous prétexte qu'elles déclenchent des espérances qui masquent la leçon du présent, d'autres continuent de concevoir un sursaut humain, et adoptent une stratégie nouvelle: travailler au plus près de la perception, chercher son fonctionnement au lieu de s'attacher à ses produits, à ses objets, à ses concepts. Le vingtième siècle sacre l'observation d'un côté, presque en cachette et chez une minorité, mais poursuit quand même l'avenir avec acharnement, par la foi idéologique qui s'empare de la plupart des penseurs. La philosophie est profondément divisée.


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Si la pensée est capable de grimper vers les idées, ce que nous n'avons cessé de faire jusqu'à présent et depuis des siècles, pourquoi ne pas la faire descendre, dorénavant, vers les sensations, en évitant de leur donner un sens préconçu ? Cette interrogation secoue le dix-neuvième siècle qui en profite pour se perdre dans de multiples voies dans lesquelles la rigueur se dissout. Une amplitude sans précédent agite le mental, qui se met à peindre avec des couleurs plus soutenues, qu'il mélange sans vergogne. Le rouge et le bleu, bien que dissonants, commencent leurs noces dans des utopies qui se veulent concrètes mais reposent sur des idées fumeuses, tirées d'une cosmicité censée récupérer le mouvement de l'Histoire. Le royaume des morts débarque, le spiritisme se veut philosophie, enfin, tout est permis, chacun peut faire son marché à sa guise, du rationalisme objectif scientifique à l'idéalisme de la métempsychose, en passant par la magie sexuelle, la quête de l'âme sœur, l'immanence divine en communauté fermée, ou le profit comme weltanschauung définitive.

Tout y passe, les devenirs se bousculent au portillon, mais c'est l'Histoire qui choisit, et nul ne pénètre vraiment ses critères, sinon nous aurions été capables de la faire correspondre à nos souhaits.La pensée brasse beaucoup d'air, sort des sentiers battus, la liberté d'opinion devient enfin réelle tandis que l'anticléricalisme virulent décime les élites, qui montrent par la même occasion que la violence aime s'appuyer sur des concepts pour se légitimer. L'homo sapiens sapiens démarre autre chose, mais il ne sait pas quoi, il croit à la valeur de l'instruction. Nous poussons depuis notre pierre du devenir, comme Sisyphe, pour nous donner le change, amoureux de nos pronostics qui nous font vivre par procuration ce qu'ils ne nous donneront jamais. De nombreux sens obligatoires mènent à des impasses.


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Quel est cet autre moi qui agit sous hypnose, se gratte pour enlever des poux imaginaires que l'hypnotiseur prétend voir sur le bras du spectateur cobaye restant actif? Breur et Freud publient conjointement en 1995, ouvrant ainsi la boite de Pandore des fonctionnements qui règnent en-dessous du cogito, et qui provoquent les désordres mentaux. Lamarck aura commencé à soulever le couvercle que Freud finira par faire tomber: l'évolution complexe des espèces est là, codée dans nos rêves, nos peurs et nos désirs, notre angoisse devant la mort, tout ce qui cherche à entraver la loi de la Raison. Je est un autreSi le cuivre s'éveille clairon, il n'y a rien de sa faute. Cela m'est évident: j'assiste à l'éclosion de ma pensée  je la regarde, je l'écoute  je lance un coup d'archet: la symphonie fait son remuement dans les profondeurs, ou vient d'un bond sur la scène. Rimbaud 1871.


La philosophie n'est pas une illusion,
elle est l'algèbre de l'Histoire.
Maurice Merleau-Ponty


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Sur quelques générations, Husserl, Popper, James, Jaspers, Merleau-Ponty reviennent à l'observation du pré-pensé. Nous sommes loin aujourd'hui, après les deux guerres mondiales, de l'arrogance d'Hegel, de Schopenhauer, de Nietzsche, tous trois convaincus d'avoir eu le fin mot de l'histoire de l'homme, grâce à leurs explications qui prétendaient parvenir là où les autres ne s'étaient point rendus. Descartes avait déjà fait le coup, j'ai vu ce qui a échappé à mes prédécesseurs.... Hegel annonce une raison non linéaire, perçoit que rien n'est contraire, il applique la symbolique du papillon: qui peut savoir, à moins d'avoir suivi le cycle entier, que la chenille donne sur la chrysalide qui prépare le bel insecte aux ailes flamboyantes? Il échafaude ainsi des mondes rassurants dans lesquels la raison travaille sans relâche sous des formes qui nous échappent, et l'on se croit intelligent si l'on parvient à suivre ses raisonnements. Schopenhauer ose démontrer l'emprise du génital, Nietzsche voit que le corps possède ses propres pensées primitives, qui peuvent s'immiscer dans le discours. Cette obscurité qui nous habite, enfin reconnue hors du contexte du péché, ébranle l'esprit. Tout devient plus large et plus profond au dix-neuvième siècle qui nous pousse encore, même les mathématiques, qui s'élancent sur le calcul des probabilités des nombres premiers par séquence, jusqu'à parvenir à des résultats presque précis, avec Gauss puis Reimann.

Le mental, chez les fous de l'intelligence, chez ceux qui vivent pour elle et ont rarement conscience de leur corps, veut déployer des ailes encore inconnues. Beaucoup de savants fous ne savent pas s'incarner, ils ont des maladies chroniques, peuvent sombrer dans la dépression ou l'insomnie, ou fumer sans arrêt, ou manger trop peu. Les meilleurs intellectuels jouissent de penser, et ne savent pas à quel point ils sont rares, décalés, pas plus qu'ils ne comprennent à quel point ils sont différents les uns des autres. Les mathématiciens savent parfois coopérer, les physiciens aussi, mais les penseurs de la valeur, les philosophes, tracent chacun un chemin unique, et il est impossible pour quiconque de tous les suivre en même temps. Même parmi les élites, les lettrés, les Universitaires, des étiquettes apparaissent qui permettent à chacun de se définir. Le marxiste aime le social et méprise l'ontologie (la science de l'être) et les riches, l'hégélien sera toujours quelque peu condescendant, le nietzschéen se sentira l'élu, ce qui le séparera des autres en lui procurant le beau rôle, et il préfèrera Wagner à Mozart et à Bach. Malgré quelques percées individuelles, l'esprit continue en général d'imiter au lieu de se chercher lui-même dans l'individu.


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Cet ouvrage défend la thèse que chacun peut creuser avec son mental dans le tissu des apparences, comme on fore dans la roche, encore faut-il employer le bon outil, la flèche intuitive transperçante, souvent énoncée dans l'aphorisme, ou le « vilebrequin à manivelle conceptuelle » cette perceuse que Platon fabrique pour la mettre dans la main de Socrate. C'est une lutte acharnée, entre voir et interpréter, qui se dessine aujourd'hui, entre les crispés du concept rivés aux devenirs truqués, et les voyants de l'immanence, installés dans un présent qu'ils accueillent sans le penser ni le réduire, et sans crainte.


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Le philosophe socratique subit la rivalité déchirante entre l'intérêt à court terme et le calcul à long terme, il consent à l'abîme de la décision qui fait plonger dans le vide, renie le passé défectueux, et ne courtise plus la sécurité émolliente. Des concepts douloureux le traversent: tentation, obligation, envie, devoir, abandon, maîtrise, volonté, foi, détermination. Des mots aux signifiés qui se dérobent dansent dans son esprit le temps de le mettre face aux possibles du présent et de ses innombrables bifurcations. C'est parfois une pavane amoureuse, le plus souvent un combat, mais c'est ainsi que le moi se rapproche de son potentiel.


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Bien que nous n'ayons que survolé la philosophie, nous sommes déjà en droit de nous demander ce qu'il en reste, en-dehors des cercles professionnels. Et s'il n'en reste pas davantage, nous émettons l'hypothèse que les représentations, même les représentations les plus rigoureuses, les squelettes conceptuels homogènes, n'ont qu'une faible portée dans l'Histoire. La réflexion pure, l'interrogation gratuite sont trop marginales pour que la philosophie ait jamais pu contaminer une culture, ni changer les comportements de masse. Certains concepts n'apparaissent qu'au cours des modifications du savoir et entraînent l'ensemble de la pensée dans une seule direction, ce qui obligera à revenir en arrière, tant que la philosophie s'avérera incapable de produire un discours qui tienne compte de l'ensemble des fonctionnements, psychologique et historique, qui se mélangent. L'une des dernières directives philosophiques a été la condamnation de l'autorité. C'était le vent frais qui soufflait en France après la guerre et jusqu'à l'élection de François Mitterand. Mais aujourd'hui, la liberté éparpillée dans des formes subjectives hétérogènes génère un chaos qui ramène sur le devant de la scène un besoin d'autorité spontané, difficile à localiser ailleurs que dans le populisme, les autres maîtres ayant échoué dans leur office. Quand les idoles tombent, d'autres prennent forme et les remplacent pour gendarmer le devenir.


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Foucault, Deleuze, Gattari, Lacan ont été portés par elle, cette rebellion, jusqu'à Jacques Derrida, adulé aux Etats-Unis. Camus a été fauché en pleine gloire, c'était un équilibriste désavoué par les idéologues. Dans les années 1970, le parisianisme affichait une haine bien-pensante de l'autorité, une haine qui se voulait invulnérable et légitime, et qui fit dire à Roland Barthes, en 1977, au Collège de France, pendant son discours d'intronisation, que la langue était fasciste...


Comme la nervure porte la feuille du dedans,
du fond de sa chair,
les idées sont la texture de l'expérience ...
Maurice Merleau-Ponty



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Dans cent ans, qui figurera encore, Hegel ou Derrida, Schopenhauer ou Michel Foucault, Platon ou Jean-Paul Sartre? La philosophie aura-t-elle seulement survécu? Dès maintenant, elle trouve un sursaut dans tout ce qui nous libère de l'ethno-centrisme. Néanmoins, il est encore stupéfiant de voir à quel point la majorité des intellectuels, des penseurs et des décideurs, s'en tient à la pensée occidentale, sans avoir besoin de davantage de références! Cela prouve le formatage du mental, programmé selon les continents pour percevoir la réalité à travers des pochoirs essentiels, dont la légitimité nous échappe d'une culture à l'autre. De nombreux universitaires peinent à prendre au sérieux les classiques chinois, les témoignages des maîtres de l'Inde, ou les initiations chamaniques, comme s'il s'agissait-là, anyway, de formes perceptives inférieures, ce qui est paradoxal au moment même où nos propres modèles de société n'ont plus aucun rendement. En fait, nous n'avons pas encore fait le tour des positions que les diverses mentalités prennent par rapport aux grands thèmes de la philosophie, mais c'est justement leur diversité qui interpelle, alors que l'entreprise qui consisterait à les hiérarchiser serait nulle et non avenue. Toute hiérarchisation provenant d'une forme de pensée particulière, elle trahirait nécessairement les autres formes investies, et les ordonnerait sans objectivité, par rapport à ses propres critères. Une réflexion anthropologique sur les objets de la philosophie nous met en contact avec ce qui est légitime pour chaque culture, et il ne nous appartient pas de démolir cette légitimité au nom de la nôtre, par ailleurs divisée.


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Nous devons nous en tenir à reconnaître que le mental, s'il est universel à son sommet, se laisse récupérer par la mémoire des peuples et leur histoire, et que cette procédure est suffisante, sur plusieurs millénaires, pour produire certains types de gabarits conceptuels, auxquels il est difficile d'échapper et qui caractérisent en profondeur une unité culturelle et géographique. Le cerveau infailliblement riche se diversifie dans son fonctionnement perceptif en stockant l'expérience des ancêtres sous forme de mémoire vive. Se libérer des entraves qu'impose le mental génétique devient un des objectifs du philosophe mondial, saisissant le réel par-dessus les injonctions que sa propre culture lui assigne.

L'occidental est soumis à la soif du devenir, l'Indou à la dichotomie entre la vie et l'absolu (ou Dieu), le chinois est bridé par un pragmatisme tyrannique, l'indigène des peuples cycliques est retenu par la coutume qui barre la route à l'individuation.

Ces handicaps ne résistent pas au regard profond porté sur soi-même, ces verrous, sentinelles du territoire, deviennent inutiles un jour ou l'autre et sautent d'eux-mêmes quand le penser par soi-même devient le moteur exhaustif de la perception.


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Ni la sensation, ni l'émotion, ni le sentiment, ni la pensée ne représentent les mêmes opportunités de ressenti dans les grandes civilisations, de même qu'en chaque européen, pour aussi sophistiqué qu'il soit, l'emploi de ces quatre moteurs existentiels diffère en proportion. Sans doute faudra-t-il établir que la réflexion est la phase active de la méditation et que la méditation est la phase passive de la réflexion, et qu'il s'agit de la même chose... Cela constituerait une réelle avancée décloisonnant les opérations de l'esprit, mais pour le moment chaque culture cultive de près ses préférences et méprise les opérations mentales qui lui semblent exotiques. Poser l'interdépendance de la polarité (réflexion/méditation) ouvre de nouveaux horizons.

Une étude détaillée nous mènerait à comprendre que Tchouang Tseu, Bouddha, Héraclite, Parménide et Spinoza par exemple, n'avaient même plus à différencier les deux aspects. Nous pouvons pister les traces de l'évolution de la Conscience à toutes les époques et sur tous les continents. Nous nous ouvrons au déconditionnement absolu, à travers les exemples de ceux qui y sont parvenus, et établissent les mêmes choses, en dépit d'une appartenance géographique différente. Ces hommes avaient abouti à une perception intemporelle qui leur permettait de voir le présent se dérouler sans rien entraîner d'autre derrière lui que les formes et les circonstances, les phénomènes. Ils ont décrit cette expérience à leur façon, et en suivant l'intelligence de leur langue et de leur époque. Aujourd'hui, les passerelles se tissent entre les grandes civilisations, et chacune apprend de l'autre beaucoup, mais l'hypothèse d'un esprit libre du temps et de l'Histoire se confirmait déjà il y a deux mille cinq cents ans.


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C'est l'alternative contemporaine à la clôture chaotique de notre civilisation.


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Hegel, par sa largeur, peut s'enrichir d'être entrelacé de zen, de non-agir chinois, d'advaïta hindou sans déroger, et cela est-il peut-être même nécessaire de le rattacher à d'autres visions du triomphe de l'Un, de l'identité, ou du devenir, — comme la Parousie, la vision de Teilhard de Chardin, ou celle de Sri Aurobindo. Mais la question demeure: comment rejoindre l'avenir parfait élaboré par la Raison? Quelle que soit l'armature de notre raison personnelle, et la manière particulière dont elle adhère quasi parfaitement à la vision d'un philosophe qui nous séduit, elle doit parfois rendre les armes, reconnaître d'autres configurations que la sienne, et c'est là que réside la leçon philosophique par excellence. Etre si certain de son jugement que celui des autres n'est plus une menace, ni même une tentation. C'est à ce seuil que la pensée transmute, et ne se laisse plus dévier d'elle-même, elle n'est plus teintée de réactions émotionnelles, de préférences et d'aversions. L'autre philosophe, aussi lointain soit-il, n'agresse plus notre sensibilité avec ses tableaux qui nous semblent étrangers. Nous peignons nous-mêmes suffisamment bien pour ne plus être jaloux d'un autre style, et nous nous sommes suffisamment trouvés pour n'avoir rien ni personne à mépriser ou dédaigner.

Cette étrangeté d'une weltanschauung qui nous semble lointaine, nous parle et nous renseigne, parfois même, elle enseigne de petites choses que nous n'aurions jamais découvertes en restant exclusivement fidèles à notre propre façon de peindre. Ne pas se sentir humilié par les mondes autres que le sien, mais en tirer profit par souplesse, telle est la voie de l'intelligence qui ne s'arrête jamais, et démantibule toute règle, toute loi devenue inutile. Absorber ce qui est étranger, et le faire nôtre par la compréhension. Notre conscience, en se développant, peut briser les murs, dissoudre l'hétérogène, produire le ressenti de l'unité, et accueillir les différences dans l'égalité.

La présence indicible, alors, se manifeste aussi bien dans les formes joyeuses du soi, que dans les formes de la compassion, quand il s'agit d'être un avec le monde, non seulement dans son triomphe, mais aussi dans sa souffrance, un ressenti légitime dans le christianisme originel, avec la charité, et dans le bouddhisme traditionnel, puisque le bodhisattva témoigne du chemin qui s'affranchit de la douleur, sans oublier qu'elle règne.

De même, les philosophes souffrent de l'imperfection humaine, justement parce que la pratique de la Raison ordonne correctement la réalité, et ils cherchent le moyen de la transformer. Pour le moment, nul ne sait vraiment à quoi sert la philosophie, sinon à créer des élites mais parfois elle tape dans le mille, et de la connaissance surgit quand même. Nous pouvons nous agripper à ce rocher, cette utilité invisible qui permet à la philosophie de survivre. Elle est comme ce levain qui fait lever la pâte abondante. Ses résultats sont faibles, mais rien ne dit qu'ils ne soient pas indispensables. Certaines espèces de fleurs ou d'animaux rares n'en ont pas moins une importance décisive dans leur écologie, qui n'apparaît pas au grand jour.


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Ce que nous savons pour le moment de la philosophie, c'est qu'elle reste l'apanage du sujet, qu'elle distingue une excellence de pensée, et qu'elle ne coule pas dans la culture de masse. Elle demeure aristocratique, développe l'individuation sans relâche, et c'est sans doute son destin, tirer vers le haut, défendre la noblesse d'âme, faire jouir de l'intelligence comme d'un plaisir sensuel. L'individu y triomphe encore, et ne représente pas grand-chose hors de lui-même, mais son prédateur se régalera de le récupérer, de lui rendre hommage, parfois même de l'encenser.


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Alors, nous oublions les penseurs, et saisissons des lignes architecturales qui traversent plusieurs siècles et différents auteurs. Chaque philosophe fixe les présupposés qui proviennent de son caractère, de son éducation, de son amour de la vérité, de sa culture, et enfin de son époque. Le philosophe universel serait donc «déconditionné», égal à lui-même n'importe où et n'importe quand. Celui-là seul serait dépositaire d'une vérité valide toujours et partout. Si l'on met la barre aussi haut, la piste dépasse toute localisation dans le temps comme dans l'étendue et, par delà les calendriers, miraculeusement nous voici contemporains de Tchouang Tseu, dont deux passages sont bouleversants, celui du boucher dont la lame de couteau ne s'use pas, et celui du décès de sa compagne, qui ne l'affecte en rien. Héraclite perçoit à la vitesse du temps lui-même, affirme que le soleil de chaque journée est différent, une véritable humiliation si nous aimons les habitudes, mais si c'est vrai, des indices de la vérité ne cessent de jaillir de la fontaine du présent. Socrate établit le penser intérieur, dés-identifié des objets extérieurs. Bouddha proclame la cessation de la pensée, remplacée par la contemplation sereine. Parménide et Plotin voient l'Un, une perception majestueuse qui unit sans confondre, et sans laquelle nul ne peut se prétendre éveillé. Nous ne pouvons pas disposer ces vainqueurs de l'illusion comme de simples papillons, dans une vitrine à admirer, il est nécessaire de les méditer pour valider l'hypothèse d'un percevoir au-delà du rideau du temps.

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En retrait des apparences, faut-il encore s'adresser à la culture mouvante et conditionnée? Il semble que cela soit un simple pari tant les résultats sont faibles ou, quand ils ne le sont pas, ce sont des conséquences totalitaires, comme un certain bouddhisme nivelé qui n'a pas grand-chose à voir avec l'original, ou le bolchevisme né d'une pensée qui se voulait avant tout honnête et juste, et enfin concrète! Il y a là, dans la transformation par l'Histoire, de la pensée juste en négativité, la colonne vertébrale de cet ouvrage, et c'est elle qui nous emmènera sur le chemin de la défense absolue de la philosophie socratique.


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Peut-être faut-il que des vérités intermédiaires, des demi-vérités, forment l'immense meccano des représentations essentielles des peuples pour que l'ensemble devienne homogène. C'est ainsi que des morales et des lois enserrent la culture, mais rien n'est jamais acquis. Même le consensus finit par fondre lentement... L'échafaudage chrétien s'écroule depuis deux cents ans, après plus de mille ans de suprématie, la Grèce qui a tant brillé, des présocratiques à Platon, est aujourd'hui, plus de deux mille ans plus tard, le domaine d'un peuple en péril, l'Histoire elle-même adorant ce qu'elle a brûlé et brûlant ce qu'elle a adoré.


Difficile d'invalider Héraclite.


Il était laconique. Rien à voir avec l'emphase de notre dix-neuvième siècle, qu'ont si bien représentée Victor Hugo, les philosophes allemands avec leur système parfait, leurs concepts totalitaires la raison, la volonté, le devenir... Mais comme jamais la même eau ne coule dans le même fleuve, les mots demeurent les mêmes mais leurs signifiés changent dans l'esprit des hommes d'une génération à l'autre. Le temps qu'une philosophie se répande, ses concepts représentent déjà autre chose dans l'esprit des lecteurs.

La raison change de sens, mais n'agit pas davantage à l'âge de Descartes qu'à celui de la mécanique quantique, elle s'étend, se précise, et s'assouplit à tel point que seuls les spécialistes peuvent la suivre... et ils restent cloisonnés dans leur domaine. Aucune raison d'ordre général n'a pris le pouvoir dans l'esprit des peuples: ce sont plutôt des bribes logiques qui s'amalgament aux passions idéologiques, créant ainsi de nouveaux sophistes au service d'une cause à faire prévaloir sur la portée des faits. Voilà donc un concept, la raison, qu'on ne peut cerner qu'après un long historique qui exige que l'on devienne un géomètre, mesurant sans cesse les différences de sens du même terme au cours de l'avancée philosophique, pour finalement se perdre dans des méandres perdant de vue l'essentiel de la notion.

Quand elle a jailli, les premières fois, comme une promesse libératrice, la raison était vécue jusqu'au corps qui se réjouissait d'en dépendre. Au fil des siècles, le terme régresse puis reprend une course conquérante, c'était l'oxygène des Voltaire, des Montesquieu et des Diderot, qui l'utilisaient à partir du ressenti de l'immanence, alors qu'elle avait si longtemps fait cavalier seul, le raisonnement ne découlant que de la logique de la pensée, in abstracto.. La raison fut une promesse chevillée au corps aussi bien de certains francs-tireurs comme Thomas More ou Erasme qu'à celui des mystiques chrétiens comme Saint-Augustin ou Nicolas de Cues, refusant une simple foi émotionnelle et sentimentale, mais chez Descartes elle vise la tautologie et s'explique par elle-même: elle devient ce serpent qui se mord la queue et s'en nourrit, et qui n'a pas besoin de l'Histoire pour s'affirmer. On ne sait plus, dès lors, sur quoi la faire reposer. Pascal, en réaction, évoque un esprit de finesse plus difficile à quantifier, et une ipséité du cœur qui n'a pas de compte à lui rendre. Kant admettrait plus tard qu'elle serait capable de voir ses propres failles, puis Hegel en a fait un feu d'artifice, une sorte d'être infaillible, au début du dix-neuvième siècle, un absolu qui n'est toujours pas descendu sur Terre. A-t-elle jamais été arrimée correctement au reste de l'homme ? N'a-t-elle pas fait qu'une seule chose, empiéter sur d'autres juridictions réduites au silence ?


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La volonté est un signifiant encore plus vide et multiple, et sa manifestation comme son principe dépassent nos représentations. Schopenhauer la modélise, et la manière dont elle se particularise chez Nietzsche ne correspond à rien, mais il voudrait bien en lancer un nouvel avatar dans le futur, ce qui n'a pas convaincu grand monde. Où se trouve son origine, dans l'âme, dans l'intellect, dans la puissance de vie, voire dans une Raison dynamique se bâtissant elle-même? Procède-t-elle du sens de la responsabilité ou l'engendre-t-elle, tout est possible pour ces racines immortelles de la philosophie, ces grands signifiants hors de portée des sens, dont les formes et les volumes tolèrent d'être innombrables, pour finalement ne renvoyer à rien de saisissable. La volonté, comme la Raison, passent partout et ouvrent toutes les portes, mais à force d'être des clés qui tournent de multiples serrures, pas moyen de savoir où donne l'ouverture: le passe-partout est pratique mais face au mystère, il se décline en lieux communs, inconsistants, sans aucune portée opérative.


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Les concepts sont très difficiles à employer puisque c'est leur place qui leur donne leur poids, comme avec les notes de musique: celle qu'on écoute à l'instant n'aurait pas de sens sans le rapport aux précédentes, et s'enrichit de sa variation avec les suivantes. Faire du mental un musicien est une occupation à plein temps, et c'est le cours même de l'esprit philosophique, convaincu de la richesse infinie de l'esprit, qu'il faut laisser agir en soi. Bien sûr, dans le contexte d'un système donné, rien n'est plus facile qu'encadrer une notion. Une conférence de quatre heures pourrait cerner la mutation de la raison de Descartes à celle d'Hegel en passant par Kant, comme on peut expliquer les métamorphoses nécessaires du papillon provenant de la chenille, mais dans la vie, à quelle raison obéit mon voisin, mon fils, mon épouse, le Gouvernement de mon pays? Que puis-je en faire moi-même face à mes émotions et mes sentiments? Il vaut mieux partir en Asie chercher sa source dans la dialectique des trois gounas de l'Inde ( la raison devient le discernement sattwique), que s'acharner à des remakes locaux, incapables de la situer dans un tout dont elle ferait précisément partie. Enfin, le devenir, qui jaillissait de toutes les utopies du dix-neuvième siècle avec une sorte de confiance aveugle, — celle qui terrassa Baudelaire et Rimbaud qui n'étaient pas dupes de l'éblouissant optimisme enfantin de l'époque, ce «devenir» si cher à Hegel autant qu'à Marx et Nietzsche n'est plus qu'un concept révolu maintenant, tandis que notre civilisation devient l'impasse de l'Histoire. Le tapis atteint le plafond, et il n'est même plus possible de glisser la poussière dessous.


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L'Occident s'avère incapable de créer une nouvelle vision de l'avenir, le communisme ayant échoué. Nous manquons nos entreprises, aussi bien pensées soit-elles par la philosophie, et tous ses rejetons dans les sciences humaines, sociales et psychologiques ne suffisent pas à redresser la barre. Sous cette appellation trompeuse de philosophes, ce sont des hommes virulents qui s'affrontent et se jettent à la figure leur propre vision du monde, ne démordant pas de la leur, fidèles en cela au clivage politique qui divise les gouvernements, et maintient les nations dans la superstition de la démocratie, un régime virevoltant au sein duquel les priorités changent tous les cinq ans, tandis que les plans sont interrompus à chaque changement de gouvernement. Le manque de consensus des penseurs entre eux, philosophes et surtout dirigeants, empêche la création d'un nouveau devenir partagé. 1983 enterre la pensée vivante de la gauche en France, 1989 clôture le collectivisme.

Depuis l'échec du marxisme, la philosophie ne parvient plus à la prospective, ce qui n'a cessé de l'animer pendant quatre siècles. Telle une baleine échouée sur le rivage, elle ne parvient pas à repartir vers le large, mais ne veut sans doute pas mourir non plus. L'Église, puis la Raison qui avait subordonné la science, avaient chacune créé un consensus susceptible d'orienter l'Histoire. Aujourd'hui, ni l'intelligence des philosophes, ni la volonté des politiques ne mène à l'avenir.


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Qui gouverne donc, dans ce présent devenu une foire d'empoigne entre partisans idéologiques à couteaux tirés ? Il serait temps de renoncer à la fascination du devenir que tous les pouvoirs s'arrachent pour vendre des promesses impossibles. L'alternative, c'est tout simplement l'implication absolue dans le présent, sans a priori de l'orienter vers la sauvegarde des convictions et valeurs passées, d'autant que la vitesse des événements dément sans cesse l'opportunité de persévérer dans la même ligne décisionnelle. Le présent peut démentir la pensée, mais c'est sans doute l'Europe qui éprouve le plus de difficultés à le reconnaître. La philosophie socratique renonce aux polémiques médiatiques, ne donne pas de leçons, mais creuse l'apparence jusqu'à la réalité intacte, — derrière les modes de pensée. Si Schopenhauer a raison, adossé à Darwin et revu par Nietzsche, c'est une sorte de loi du plus fort, en l'occurence du plus riche, qui conduit désormais l'Histoire. Quand la source de l'oasis s'assèche, chacun se bat pour être le dernier à boire, et certains tueront s'il le faut pour disposer de la dernière goutte. Les philosophes sont avides d'avoir raison, ou bien ce sont des êtres qui se tiennent au-dessus des opinions.


II n'est plus qu'une voie pour le discours,
c'est que l'être soit;

par là sont des preuves nombreuses
qu'il est inengendré et impérissable,
universel, unique, immobile et sans fin. 
Parménide.



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L'Europe des Lumières a bien existé, les savants et philosophes du dix-septième siècle passaient d'un pays à l'autre, échangeaient et communiquaient. Les déplacements ont même duré, mais cette élite est restée indépendante du pouvoir politique, arriéré, et les guerres ont continué, alors que par-dessus, Newton avait trouvé une clé qui changeait la physique. Et unifiait le cosmos. Plus tard, c'est Hume qui, en 1739, permettra à la philosophie de garder les pieds sur terre. Il était écossais. Aujourd'hui, le pragmatisme anglais continue de faire ses preuves, Londres est resté la capitale financière du Monde, ces insulaires restent plus près des faits que les autres colonisateurs, ils ont développé une subtilité empirique qui leur a permis de tenir le coup aux Indes, alors que le continent européen préfère les subtilités idéologiques, qui poussent en avant, mais oublient au passage certaines contraintes. Pour une fois, l'Europe existait, avec ce Hume qui inspire Kant un peu plus tard (1781), dont Schopenhauer se réclamera. L'intelligence se moque des frontières, il y a de la pluie d'Ecosse dans les frimas de Bavière. Plus tard, Schopenhauer, avec un effet retard, stoppe l'illusion angélique qu'Hegel avait architecturée au moment où Napoléon accomplissait son ascension (phénoménologie de l'esprit 1807).


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Et depuis, le chaos domine. Tous les vieux squelettes conceptuels qui avaient fait leurs preuves, théologiques, cartésiens, rationalistes, pragmatiques, ont volé en éclat au début de la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Manifeste du parti communiste, 1848, l'origine des espèces, 1859, Schopenhauer éducateur, par Nietzsche, 1874. En 1895, Freud passe de l'hypnose à la technique psycho-analytique. Ces événements signalent une descente rapide et imprévue vers la réalité matérielle, le corps, la mémoire de la vie, l'inconscient et le subconscient, ces objets d'étude niés pendant des siècles et des siècles par l'injonction de la fuite chrétienne vers le post-mortem. Quant à l'amour chrétien, une direction lui était interdite, celle du corps, dont il fallait faire peu de cas, et tout juste considérer comme une contrainte mortelle sans importance.


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La philosophie trouve enfin le chemin concret du «connais-toi même» de Socrate, puisque l'élan spéculatif a été répudié, pour être remplacé par l'observation d'une part, et le consentement au ressenti d'autre part, dont Jean-Jacques Rousseau avait jeté l'amorce. Ce voyageur respire l'immanence à grandes goulées, marche beaucoup, il se sent libre, mais enivré par le présent, Jean-Jacques s'avère incapable de suivre les principes qu'il énonce. Il signale ainsi l'énorme distance qui peut se faufiler entre le discours et l'acteune mine reprise depuis peu par Michel Onfray, qui décanille ainsi un grand nombre d'auteurs idolâtrés. Puis le mouvement continue vers la reconnaissance de la subjectivité, cet ancien ennemi mortel de la raison, ce poison que bien des philosophes avaient voulu radier de leur système, dans leur adoration de la rigueur, du cristal et des solides platoniciens.


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C'est la fin du dix-neuvième qui lancera le débat, et ce sera irréversible. Observer, et observer seulement de quoi nous sommes faits, et n'avoir plus peur de regarder vers le bas, le corps et ses mécanismes, qu'il avait fallu ignorer tant de siècles. Après la comète Nietzsche, qui frappe mais transmet peu, Husserl, qui se réclame étrangement de Descartes lui aussi, permet enfin de faire de la philosophie une discipline qui voit les phénomènes en face et s'y confronte... au lieu de les interpréter de biais ou par-dessus. Comme Freud, il ensemencera toute une gamme de recherches, remplaçant le système par la méthode.




3 Le nouveau paradigme



Nous pouvons symboliquement identifier l'Europe à Icare. Elle monte jusqu'au soleil d'Hegel et de Bonaparte, se brûle par l'orgueil, puis elle retombe. Elle a voulu aller trop haut, trop loin, sans se douter de tout ce qui ne pouvait pas suivre. Et il faudra que Darwin rappelle que nous sommes des singes, que Nietzsche sonne le glas de la pensée qui fuit, que Freud, ayant pratiqué l'hypnose, exploite la mine inépuisable du moi qui n'est pas conscient de lui-même, pour découvrir une nouvelle conception de l'homme. Ni nature, ni seulement cogito, ne lui enlevons pas pour autant une belle intentionnalité, une intentionnalité pure! Mais désormais, cette intentionnalité pleine de soleil d'azur et de bonne volonté fera face aux résistances multiples du cogito sombre et chaotique, celui de l'ombre de Jung, celui que la raison ne raisonne pas. Ce moi du territoire, que Deleuze a flairé.

Que peut faire l'intentionnalité face à ce «nain gris» qui habite, selon Sri Aurobindo, en-dessous de notre seuil de conscience? Ce petit moi nerveux et passif, pétri de besoin de sécurité et de demande d'approbation, tout droit sorti de la matrice matérielle périssable et que la moindre contrariété humilie, n'est-il pas l'adversaire de la Raison? Il veille et verbalise, incapable de la moindre intention. Blessé, il fait somatiser: c'est Gollum. Il exige que nous nous considérions comme des victimes, sa prière est le ressentiment.




1



C'est finalement la phénoménologie lancée par Husserl, qui se fait l'héritier de tous, qui entraîne ce nouveau regard panoramique jusqu'à Merleau-Ponty disparu en 1961. Les vingt années suivantes constituent l'apothéose de la confiance dans le discours. Une philosophie concrète éclaire cette époque effervescente pendant laquelle une euphorie inconditionnelle manipule l'intelligentsia. Les freudiens repris en mains par Jacques Lacan jusqu'aux derniers théoriciens agonisants du marxisme, disciples d'Althusser (l'étrangleur malgré lui) professent la foi dans cette nouvelle intelligence de la découverte complète du genre humain que rien n'arrête. Plus personne ne se sent coupable de cet inconscient obscur qu'il suffit de libérer après l'avoir vu bien en face, alors que de l'autre côté, l'on s'acharne encore à théoriser une société non capitaliste. C'est le temps de la dernière utopie, celle de la victoire de la Pensée sur la prolifération de la matière.

2



Maurice Merleau-Ponty doute du fossé entre la sensation et la pensée, et sans le savoir peut-être, il revient aux fondamentaux du taoïsme et du T'chan, mais, disparu à l'âge de cinquante-trois ans, il n'a pas pu mener à son terme sa recherche. Il se doute que le cogito est le couvercle d'une poubelle, rien d'autre, puisque il hérite d'un merveilleux assemblage conceptuel fécondé par l'évolutionnisme et les rappels à l'ordre du corps par Schopenhauer et Nietzsche, unis dans ce combat particulier. Se rendre compte que la sensation et la pensée appartiennent peut-être à la même chose, le mystère de la perception, c'était renier l'idolâtrie de la raison, qui avait assez régné sur l'homme urbain depuis trois siècles pour transmettre dans les générations cet amour facile du «raisonnement», dont on ne se rendra compte que bien plus tard qu'il sert autant la vérité que les pulsions du caractère.

La logique est un être abstrait qui suit ses propres lois à partir de n'importe quel prédicat, et la plupart des arguments s'appuient en fait sur des présupposés qui ne sont que des croyances ou des hypothèses, des aversions ou des préférences, des a priori ou des dénis. S'acharner à fournir de la réalité à des illusions, c'est une procédure facile pour l'être logique, une sorte de faculté mathématique d'agencer des concepts. Platon avait d'ailleurs mis en garde contre la déconcertante facilité de tromperie de la logique, quand elle n'est pas animée par l'amour de la vérité.


3



Il est nécessaire de fonder un principe qui soit commun à la pensée et à la sensation pour admettre qu'elles peuvent se mélanger, que d'apparentes constructions logiques s'entrelacent de pulsions verbalisées. Et il n'y a qu'un principe dont la pensée et la sensation peuvent procéder chacune comme une branche, c'est le présent, une vérité que l'Asie et l'Inde n'ont jamais perdue de vuesauf depuis peu il est vrai avec l'essor de la mondialisation, issue de la matrice conceptuelle européenne qui glorifie l'avenir par la croissance et la technologie.. Ouvrir au présent indistinct qui parle autant à la sensation qu'à l'esprit, réhabiliter l'indéterminé de l'instant face aux structures mentales, face à l'interprétation préconçue, cela faisait partie du plan de Maurice Merleau-Ponty, un des plus brillants détracteurs du clivage corps/esprit.


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La philosophie a désormais parcouru son cercle, et Socrate revient, par la force des choses. L'écroulement de tous les modèles idéologiques pourvoyeurs du devenir, inaptes à transformer les conditions inégalitaires de la société, donne à nouveau sur l'individu maître de sa vie, seul contre tous, et qui n'accompagne plus ni les utopies révolutionnaires, ni les décevants partis politiques. Dorénavant, de multiples petites visions du monde nouvelles, sans prétention mais justes, font un travail alentour sans tambour ni trompettes. Les ultimes dieux philosophiques sont tombés de leur piédestal (Raison, volonté, devenir). La philosophie ne sera plus séparée de la psychologie, de la médecine alternative et de la psychiatrie, ni de la sociologie et de l'anthropologie. Elle s'ouvre timidement aux sources de l'Est et dissout les frontières de la Pensée récupérée par un territoire donné dans un espace fermé. Il n'y a pas lieu de renoncer à la vision d'Hegel parce que Napoléon a manqué son affaire, et qu'il est sans doute trop tard pour l'Europe, dans laquelle les rivalités économiques l'emportent sur l'effort commun. L'espèce humaine peut encore vivre des dizaines de milliers d'années, et à chaque moment, passé, présent et avenir, c'est le présent qui fait foi.


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Icare recommencera l'ascension mais cette fois, avec l'expérience du passé, il réussira. Il montera vers le soleil et, lesté par la matière qu'il n'abandonnera plus, il ne courra plus le risque de voler trop haut. Ne me dites pas que Socrate a servi à rien, sous prétexte de Fukushima, ni qu'Hegel est obsolète, et que l'homme sera un loup pour l'homme, ad vitam aeternam. Georg Wilhelm a dessiné en deux dimensions ce que d'autres ont vu en trois dimensions. Socrate et son daïmon, Jésus et son Christ, Lao-tseu et son tao, Bouddha et son vide absolu nous invitent à dépasser les capacités rationnelles, à transcender toute logique dans l'accès à la présence.


Il faut que tout discours soit composé
comme un être vivant.
Platon dans Phèdre.


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Nous devons en premier lieu éviter le terme de philosophie et lire tous les auteurs qui pensent, sans chercher à les encadrer dans cette catégorie, sinon déjà, leur vie est reniée et ne devient plus qu'un dossier à comparer. Calquer le ressenti du texte sur un arrière-fond flou de ce qu'est la philosophie, pour voir s'il y correspond, ou encore lire dans le but de comparer avant d'avoir saisi, en soi, le texte en question, sont autant d'obstacles à la délivrance de l'intention de l'auteur, qui est la seule chose à découvrir, et le seul contenu à valider. Capter le mouvement de l'esprit, voilà l'essentiel, comme les calligraphes chinois tentent de mettre de l'énergie dans le tracé de leurs idéogrammes. Le discours ne peut être compris que si l'intention a été saisie. Tout se tient là. Mais la philosophie n'est pas enseignée de cette manière-là, ou si rarement qu'on s'imagine qu'elle est affaire d'opinions, alors qu'au contraire le philosophe s'en libère. Seulement, ce que le philosophe avance peut passer pour une opinion, même si c'est une vérité. Platon a fait des pieds et des mains pour expliquer la différence. Le signifiant n'est qu'un mot, et savoir à quel point il a été ressenti par le philosophe qui l'emploie n'est accessible qu'à un autre philosophe.

De la même manière qu'un anthropologue qui ne va pas sur le terrain peut être un excellent théoricien jusqu'au jour où il sera démenti par un explorateur, de même, nous devons partir du concept qu'une œuvre philosophique indiquera le vécu expérimental de l'auteur, et non pas seulement le vécu conceptuel. Si nous repérons des «croyances», nous verrons le philosophe s'avancer sur de nombreux points, l'immortalité de l'âme pour Platon, l'identité de la nature et de Dieu pour Spinoza, l'identité de l'être et de la pensée pour Descartes, avec son fameux cogito, l'identité de l'homme et de la société avec la lutte des classes pour Marx, l'identité de l'identité avec elle-même, pour Hegel, ce qui ressemble souvent à un tour de passe-passe.


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Devant les maigres résultats des weltanschauung, nous restons libres de voir où s'arrête la connaissance de l'auteur, et où elle devient autre chose, un pari sur le devenir décliné dans le post mortem ou bien dans une amélioration de la société, ou encore dans l'ascèse personnelle. Là, nous trouvons un clivage très intéressant entre ce que l'auteur découvre d'un côté et... ce qu'il croit que cela implique de l'autre...


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C'est une belle collection de cristaux ces discours philosophiques structurés. Ils viennent tour à tour tournicoter autour des dogmes établis, pour les démolir... avant d'en devenir un eux-mêmes, conformément au déroulé des figures de la danse du yin et du yang. Mais il est temps de circonscrire le cercle philosophique pour ne pas nous enliser dans des conceptions réductrices. Deux formes contraires se prêtent à la démarche, l'aphorisme, dont les plus recommandés sont ceux d'Héraclite, et le système, ce qu'il y a de plus consistant, et sur lesquels seuls les professionnels travaillent. Certains philosophes se contentent de dire ce qu'ils ressentent. D'autres bâtissent des cathédrales de mots, prétendent créer un ensemble exhaustif qui livrerait le secret des choses, de la vie, de l'homme, ou même de Dieu. Ils se sont épris de l'architecture, et veulent que chaque partie de leur œuvre, non seulement ne soit pas contredite dans un autre passage, mais participe à la cohérence de l'ensemble. Nous sommes donc loin des intuitions brèves et étincelantes, qui frappent comme un coup de tonnerre dans le ciel bleu, et qui n'ont pas besoin de s'insérer où que ce soit, dont Héraclite est le maîtrece qui ne nous empêche pas d'apprécier Chamfort, Rivarol, Vauvenargues, La Bruyère ou La Rochefoucauld, Cioran.. En-dehors de Platon et d'Aristote, plus près de nous, c'est Descartes qui a construit un système qu'il s'imaginait parfait, et qui a plus ou moins servi de modèle par la suite. Mais,


tout système est vulnérable.


De l'intérieur, par usure des pièces, quand des concepts s'épuisent à force d'être répétés, ou que l'un d'entre eux est en fait un maillon faible, avec un signifié douteux, moins utile que les autres et qui s'emboîte au reste par artifice, ou en forçant, comme l'on pousse un embauchoir dans une chaussure trop petite. De l'extérieur, par une invasion hétérogène quand la membrane, la limite du système, est traversée par un corps étranger. Passé au crible, Descartes n'a pas résisté longtemps à une invasion critique, mais il a inspiré de «grands» philosophes quand même... On peut toujours reprocher à un système philosophique d'omettre un ou plusieurs piliers ou niveaux dans son échafaudage, ou de ne pas tenir face à telle réfutation, venue d'un autre point de vue aussi cohérent... mais différent. Il fallait sans doute attendre le système sphérique pour que la philosophie puisse passer à autre chose, et cela s'est produit, pour faire court, avec Hegel.

Inclassable, irréfutable, exhaustif, pour lui le monde entier se rassemble dans une seule représentation, qui plus est... en quête d'un devenir parfait! Après lui, dans le même genre, c'est-à-dire l'échafaudage conceptuel tiré au cordeau, on ne pouvait pas, on ne pouvait plus faire mieux. Il n'y avait rien à retrancher ou ajouter. Il faudrait donc, nécessairement, trouver autre chose par la suite et bâtir autrement, s'y prendre autrement.


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C'est la même chose avec la programmation logicielle. On peut modifier le même système jusqu'à ce qu'il devienne une «usine à gaz», mais au-delà d'une certaine limite, il faudra tout reprendre à zéro et créer un nouveau type d'arborescence pour que s'enchaînent les instructions (sinon l'on se perd dans les manœuvres, et les bugs apparaissent). Mais pas plus que nous ne pouvons dire que Socrate avait tort, sous prétexte que peu d'êtres humains pratiquent la voie du connais-toi toi-même, on ne peut affirmer qu'Hegel se trompe sous prétexte que son œuvre complexe, qui résout toutes les contradictions possibles, n'est pas suivie pour le moment. Il pourrait bien avoir raison si nous n'impartissons pas de délai à sa weltanschauung. La victoire de l'intelligence est probable, Sri Aurobindo le confirme avec d'autres termes, mais l'Histoire hésite encore, le matérialisme s'étant avéré nécessaire, primo, pour sortir de la précarité, et secundo, pour en finir avec les croyances religieuses interdisant la réflexion personnelle. Le bas nous mène à la connaissance, par l'exploration de notre souche biologique et de ses embryons d'affects et de pensée. Décoder l'entrelacement de la pensée, de l'énergie de vie, et du fonctionnement du corps, telle est le nouvel objectif de l'intelligence, avant qu'elle ne se scinde en philosophie d'un côté et spiritualité de l'autre.

Au sommet, c'est la même chose, mais là encore, pour s'en apercevoir, il aura été nécessaire de se pencher de près sur des textes difficiles à traduire, sinon nous faisons l'erreur d'opposer radicalement les deux branches, en leur prêtant des intentions différentes. Il est aussi ardu de vivre correctement la philosophie que la spiritualité, mais si le chemin est le bon, il s'agit de la même chose. Les échecs s'expliquent facilement, les philosophes qui restent attachés à la pensée ne la traversent pas, et les spiritualistes qui ne font que suivre des doctrines et des gourous sans se plonger dans l'abîme de leur être, n'ont aucune chance de parvenir au bien qu'ils recherchent, la libération, qui provoque l'unité du moi et du non-moi.


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L'heure est venue de retrouver le vrai pouvoir de l'intelligence, hors des cadres où nous l'enfermons a priori, ce conditionnement qui l'empêche d'accéder à l'aventure exhaustive de la conscience.


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Une fois qu'il n'y eut plus rien à dire, car tout avait été dit, il restait à dire le non-dit, l'indicible, c'est-à-dire ce qui échappe à la raison, l'inconscient. Et comme par hasard les grandes découvertes sur l'évolution d'une part, et sur l'en-dessous de la conscience d'autre part, débarquent sur le marché conceptuel au même moment, au milieu du dix-neuvième siècle, et cinquante ans plus tard, Freud accordera une grande importance à l'activité onirique. Il fallait donc s'apercevoir que la perfection d'un texte comme la phénoménologie de l'esprit (1807) clôturait une époque naïve, celle de la souveraineté de la raison, que Platon avait lancée en avant et qui n'avait cessé de se prolonger en Europe, où ce terme de raison envoûtera les intellectuels de génération en génération, alors que dans d'autres cultures, cette faculté de l'esprit (parmi d'autres) est considérée comme un moyen différé de connaître la réalité, un moyen inférieur, ce que laisse entendre Spinoza, bien seul au milieu des penseurs pour lesquels la recherche des preuves constitue un rituel fidèle à cette liturgie de la toute-puissance de la Pensée logique.


La malhonnêteté d'un penseur se reconnaît à la somme d'idées précises qu'il avance.
Cioran



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Voilà que la Raison manque à l'appel dans l'Histoire, et c'est donc un scandale qu'elle ne détermine pas davantage les comportements humains. Kant avait averti, sans succès, en prêchant un redressement moral venant de l'intérieur, adressé aux élites, mais l'Europe commençait, au moment où il s'adonne à écrire, à se diriger vers l'amour de l'immanence qui lui avait été si longtemps interdit, et l'heure est déjà venue de désobéir... L'Eglise commence sa chute. Le dix-neuvième siècle établira bientôt le chaos en amplifiant l'amorce du besoin d'avenir que chacun tournera à son avantage et projettera aveuglément. Les grandes villes, les ports d'envergure, les capitales ont créé un nouvel homme avec une pensée virevoltante, sans peur, que la glaise de la campagne n'enlise plus et que l'autorité de l'Église ne concerne plus. L'échec de Napoléon ajoute au désordre, toutes les belles espérances sont ajournées, et voilà donc qu'on pense à regret, dans les hautes sphères, qu'Hegel a sans doute raison dans le monde des Idées, mais pas dans celui de la matière (ou de l'Histoire).

L'industrialisation tient lieu quand même de promesse du bonheur, et on ne considère que le caractère «civilisateur» de la colonisation, en pratiquant le déni de l'aliénation qu'elle engendre chez les indigènes. Une désillusion point un peu partout quand même, relancée par les guerres qui s'acharnent, les régimes éphémères, les républiques et les pouvoirs héréditaires qui jouent une dernière ronde grotesque en alternant. Toutes sortes de mouvements réactionnaires ou révolutionnaires se succèdent au pouvoir, guidés par on ne sait quel démiurge. Le dix-neuvième siècle est le premier à accélérer l'Histoire sans avoir aucune chance de la rattraper.

Le monde de la pensée bascule en une seule génération explosive. Les intellectuels européens sont sous le choc de l'élargissement soudain de la «réalité», primo, avec la théorie de l'évolution, qui dégrade l'homo sapiens sapiens, et secundo, avec toute cette noirceur qui commence à apparaître en-dessous du seuil de la conscience, — soit le besoin de vengeance des frustrations, que Freud exposera plus tard en contaminant rapidement la culture. Deux sonneurs de glas sont apparus aussi, extrêmement brillants chacun, Nietzsche, qui condamne tout ce qui s'est pensé avant lui (bien qu'il fasse parfois double emploi avec Schopenhauer), et Clausewitz. Le sol ne cesse de se dérober depuis, l'enracinement se meurt, la pensée écrase le présent.


Philosopher, c'est se comporter vis-à-vis de l'univers
comme si rien n'allait de soi.
Vladimir Jankélévitch



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Ce dernier, militaire prussien, très impressionné par la carrière de Napoléon, prétend traiter de la guerre d'une manière nouvelle et complète, et a laissé une œuvre magnifique, qui se suffirait à elle-même avec les points du premier chapitre, mais il aura voulu broder pour fournir un traité détaillé. Il a lui-même livré des batailles, et se demande s'il n'y aurait pas dans la guerre elle-même, un esprit qui lui est propre, indépendant des enjeux politiques. Il envisage même que la violence primitive peut renchérir sur l'enjeu, s'emparer des combattants, et produire des affrontements qui dépassent le cadre stratégique de la bataille. Hélas, trois fois hélas! Si nous sommes hégéliens, rien ne nous empêche de dire que la guerre cessera faute de combattants et que nous passerons à autre chose, ou qu'un jour nous la jugerons (mais quand?) inutile, et que nous en serons débarrassés.

Clausewitz ose le terme de guerre d'extermination, qui relève plus de la prophétie à son époque, que d'un constat. Il écrit pendant la conquête napoléonienne, meurt en 1830, et son œuvre sera publiée en 1832. Un siècle plus tard, le nazisme montera en flèche. L'Histoire rejette Hegel, et donne raison aux penseurs de l'homme faillible, inachevé, incapable, obscur, bestial, entêté et surtout lâche, pavoisant avec ses idéaux inaptes à s'incarner, et se rassurant avec sa morale qu'il pratique sans amour, tandis qu'il se donne le change avec des réussites matérielles qui l'absorbent et le détournent du vrai, l'objet philosophique par excellence.

Il y a bien quelques mystiques de la raison qui subsistent alors, comme Auguste Comte et bien d'autres, car ils s'imaginent que le monde des explications et des nomenclatures, que le monde des expériences chimiques et des progrès industriels vont améliorer la société. La croyance en la Raison est une religion comme une autre, puisque c'est une croyance, mais elle fait long feu, et ressuscite après chaque guerre. La bombe d'Hiroshima était plutôt contenue en germe chez Schopenhauer et Nietzsche que chez Kant et Hegel, qui ont raison en principe, mais tort dans les faits. Or, l'Histoire n'hésite pas entre des philosophies opposées, elle demeure actionnée par les passions et les ambitions humaines, la vanité, l'orgueil, l'obsession du pouvoir, en dépit de toutes les «raisons» qui se succèdent dans les discours philosophiques, et dont les variations ne permettent aucune amélioration décisive du cours des choses. Nous ne sommes donc pas plus avancés aujourd'hui qu'au temps de Socrate, la société périclite autant qu'elle progresse, comme une vis sans fin.


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Un bilan pourrait nous pousser à brûler notre bibliothèque de philo, — comme si tout cela n'avait servi à rien. C'est bien possible ou presque, aussi faut-il se contenter de pratiquer la philosophie dans son principe premier, penser par soi-même, de quoi prendre suffisamment de recul sur l'Histoire pour ne pas être démoralisé par la vision de son échec, qui déchire le cœur...


La philosophie est une lutte contre la manière dont le langage ensorcelle notre intelligence. Wittgeinstein



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Ce survol de la philosophie nous permet de comprendre que le mental — surtout en Europe, n'a jamais cessé de se transformer, et que les philosophes pressentent ces changements, et les expriment, en absorbant intellectuellement l'air du temps. En-dehors de ceux qui n'ont qu'une vision ontologique, et qui pensent vers un homme absolu hors des circonstances, les autres saisissent dans le courant de leur époque de nouvelles interrogations. Y répondre est censé orienter le devenir, et proposer un être humain qui «fera mieux la prochaine fois».

La philosophie est une guerre contre l'absurde, et l'absurde apparaît dans une splendeur noire quand les croyances s'effondrent. Chercher le cheminement du sens, tel est le besoin philosophique. Parménide l'avait établi, et se rapprochait par là de la vision chinoise du tao, de l'itinéraire unique de toutes choses que l'on peut rejoindre en renonçant à l'action (personnelle). Il est peu probable que l'Histoire fasse varier cet itinéraire, mais l'Europe a toujours voulu anticiper le présent, c'est-à-dire inventer le devenir.

Dès la fin des présocratiques, l'idée de comprendre le monde ne suffisait plus, et il était de bon ton pour certains de prétendre agir au nom du vrai. Platon récupère Socrate. Cette illusion de changer les choses par le discours a perduré jusqu'à la fin du vingtième siècle. 1989 a tourné une page définitive. Depuis, il est clair que les mots d'ordre ne suffisent pas, et que la réalité exige une initiation.


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Les philosophes actuels reconnaissent dans leur ensemble la difficulté, non seulement de connaître mais de transmettre. Les plus ouverts commencent à tirer des passerelles entre l'Orient et l'OccidentComme François Jullien nous expliquant que le chinois «pense autrement», ou André Comte-Sponville et Roger Pol-Droit qui reviennent à l'ontologie en passant par l'Inde et la méditation. Une autre branche parie sur l'ouverture du cœur, avec les héritiers de Ricœur et de Lévinas, d'autres cherchent à exploiter la mine de la mécanique quantique en créant des concepts de plus en plus précis, dont l'enchainement peut être ardu à suivre.. La complexité a enfin été reconnue, et elle nous oblige à des investigations poussées dans tous les domaines. Elle a eu son époque triomphale avec Einstein, 1905, mais par la suite, tout est devenu d'une complication infinie en physique, les théories rivalisant, se détrônant les unes les autres en dix ans seulement, jusqu'à ce que nous acceptions que la «réalité» se dérobe sans fin dans son ultime fonctionnement, en dépit de quelques approximations fructueuses. Mais nous ne sommes pas plus avancés pour autant sur la constitution de l'univers. Vers l'immensité absolue, cela nous échappe, vers l'infime absolu, nous pataugeons, hésitant entre la théorie des cordes et celle des branes, qui seront sans doute unifiées, mais quand? Le modèle atomique est devenu rapidement préhistorique. Des échelles plus fines s'intercalent dans le jeu des atomes. Nous avons donc vécu, nous en tant qu'ensemble de générations européennes, un premier traumatisme intellectuel à la fin du dix-neuvième siècle, c'était difficile à intégrer rapidement ce retour de l'animalité dans la vision culturelle que nous nous faisions de notre condition, puis la psychanalyse a permis de reconnaître, dans les milieux cultivés, que notre liberté était limitée par les instances inconscientes.

Il nous reste aujourd'hui à encaisser une nouvelle humiliation, après la fierté que nous avions développée en nous identifiant à Einstein il y a plus d'un siècle. Non, nous ne pouvons pas mesurer l'univers avec la raison, notre cerveau n'est pas fait pour percevoir la réalité à l'échelle du temps objectif. Personne ne peut visualiser correctement la différence entre un million et dix millions d'années, pas plus qu'imaginer la distance entre dix années-lumière et cent n'a la moindre consistance.


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Nous devons trouver d'autres moyens pour nous sentir entourés et aimés par la totalité que les malheureux calculs que nous pouvons faire, et qui ne nous donneront jamais la preuve que nous méritons cette place qui est la nôtre, aussi bien dans l'Histoire que sur cette terre qui tient la vie miraculeusement en équilibre. Ce sont d'autres facultés que l'humanité développera pour respirer au rythme même de la vie, qui est elle-même adossée à autre chose qui ne peut être perçu qu'au terme d'une longue, très longue démystification de la perception naturelle. Qu'on le veuille on non, le mental n'est pas un mode perceptif performant, mais heureusement, il n'est pas le seul. Derrière lui, en retrait, une autre intelligence perçoit dans l'absolu, car elle cesse de s'identifier à tout objet particulier, et qu'elle n'en éprouve plus le besoin. Elle ne perd pas pour autant la perception des phénomènes, et c'est donc un regard qui résiste à toute description, puisque les opposés y cohabitent.

Cette conscience permet au moi de se voir lui-même, dans ses procédures de «projection», car elle peut les saisir et les dissoudre à la seconde suivante. Cette présence non conceptuelle est la promesse dont les pionniers témoignent. Ceux et celles qui traversent les apparences se libèrent des manipulations de la famille et de la société, autant que de leurs instincts réactifs, au prix bien sûr d'une remise en question exhaustive des codes relationnels et sociaux, tandis qu'un dialogue intérieur intense est consenti.



Il est précisément correct de ne pas être compris, car par là, on est garanti contre tous les malentendus. Kierkegaard, miettes philosophiques.

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Faire de la philosophie permet certes de remporter de petites victoires sur soi-même, dans la recherche de l'intégrité, le désamorçage des conditionnements, mais son rayon d'action est faible. La philosophie à proprement parler opérative n'a pas dépassé les cercles de quelques adeptes de la phénoménologie, et les écoles de psycho-thérapie. La rigueur mentale, en dehors du domaine scientifique, est le plus souvent enseignée dans le cadre du marketing et du coaching, ces deux nouvelles magies qui reposent sur la méthode Coué, et qui veulent amplifier les capacités d'affirmation personnelle, sur un fond de compétition ouverte. Savoir produire du «sens» est une arme commerciale, serrer des arguments entre eux pour convaincre est un but, analyser des courbes et posséder des bases mathématiques doit servir à une prospective mercantile dans l'absolu.

Autrement dit, c'est comme si Hegel avait été crucifié par Darwin, et que l'aspect yang de l'évolution, la survie par le plus apte, l'emportait haut la main sur son côté yin, la survie par la symbiose et l'entrelacement des intérêts des espèces. Une intelligence très active, arrogante, brime l'intelligence passive capable de méditer, contempler, accueillir, pardonner en comprenant que tout se tient, qu'aucun cercle du réel n'est à l'abri d'être brisé par un autre cercle, qui possède lui aussi une légitimité, par son existence même.

Pour monsieur tout le monde, il est impossible d'admettre le terrorisme, c'est tout bonnement une chose qui ne devrait pas exister. C'est le verdict de la raison ordinaire. Mais elle n'est pas souveraine. Beaucoup de choses effroyables existent, et là est leur légitimité: la réalité d'ensemble les tolère, alors que nous, nous en sommes incapables, et c'est le déni même de ces horreurs qui nous empêche de les faire disparaître en les combattant. Le seul chemin est donc de trouver les principes qui ne peuvent faire advenir que ce qui est légitime pour la Raison, pour éliminer ce que l'on a appelé le mal. Tous les philosophes en ont rêvé, du règne de la Raison, et même, ils ont cru pouvoir le fonder. La pesée exacte du réel par la logique, la mesure exacte des processus par les concepts, sont des mouvements censés départager le vrai du faux, mais il s'agit là d'un balbutiement seulement.

Distinguer ce qui est juste de ce qui est erroné ne concerne que le monde phénoménal. Le vrai est bien au-delà du juste, comme le faux est bien au-delà de l'erroné. L'exactitude n'a jamais mené à la vérité, qui doit être un objectif absolu, entraînant le moi vers ce qui le compose et le détermine à son insu. Le vrai commande l'exploration du fonctionnement psychologique, ce que préconisait déjà Démocrite, auquel Epicure sera sensible. Les souhaits demandent notre participation, alors que les attentes sont beaucoup plus passives, voire fatalistes. La décision est un moment fort qui va souvent à l'encontre du passé et du présent, et elle ne prolonge pas le flux des choses dans la même orientation, alors que le choix est beaucoup plus facile, puisque de toute façon un objet sera gagné. Les mouvements intérieurs ne sont pas encore observés d'assez près par la plupart des êtres humains, qui se laissent entraîner par le plus fort. C'est l'explication la plus simple au fait que la raison n'a jamais pu prendre le pouvoir. Sans un effort délibéré, l'ambition autant que la peur la court-circuitent, l'émotion autant que le sentiment cherchent à la courber, à la plier, à lui faire tenir un discours logique là où il n'y en a pas.


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L'Histoire a fait la sourde oreille au vœu des philosophes, car elle charrie les hommes, et pour le moment l'humanité ne veut pas démystifier la nature, elle se laisse manipuler par elle. Mais le mouvement commence quand même partout, favorisé par la chute des structures dominantes. Nettoyer l'inconscient attire, et même si cela prend du temps, d'autres espaces, plus larges et plus profonds, se présentent, moins tributaires des concepts, et ils donnent sur un nouveau type de ressenti, une perception d'ensemble. Beaucoup d'êtres humains sont à certains moments torturés ou presque par la dichotomie entre l'âme sensible et l'âme intelligible, et doivent passer par un traitement quelconque pour «tenir le coup», parce que le penser, le discours intérieur ne sait pas prendre en charge la totalité du moi en le voyant comme une seule unité. Il n'est pas faux, bien que cela ne soit pas mesurable, de concevoir que la confession, dans la religion catholique, a servi pendant des siècles à apaiser l'âme sensible, dont le socle le plus primitif s'attache avec amour à la violence, à la colère, à la vengeance, à la jalousie, à l'envie, ou à la bestialité.


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Aujourd'hui, une grande libération ouvre sur une subjectivité triomphaliste en Europe, un cas de figure nouveau, dont la semence avait été plantée dans l'humus mental de la terre dans les années 1960. Ce besoin d'être soi, sans entraves, est loin de correspondre au projet philosophique de Socrate, d'Empédocle ou d'Héraclite. Ce n'est pas une poussée qui pose, derrière les apparences, un Soi, une Intelligence, un principe, ou l'Esprit, non, c'est le besoin de profiter de la vie telle qu'elle se présente, d'en tirer les ficelles tout en acceptant tant bien que mal les contraintes sociales ou fiscales, puisque cela se confond aujourd'hui. L'homme technologique, machine de l'État, se venge dans ses loisirs, ses conquêtes, ses incartades sexuelles, ses mensonges pour vivre plusieurs vies parfaitement cloisonnées. C'est une donnée nouvelle. L'employé ou le cadre ou le patron peut avoir des qualités différentes de celles du père qui s'afficheront en famille dans un personnage donné, une autre personnalité peut être réservée à son épouse, encore une autre facette s'improvise pour ses enfants et ses «copains», et un autre moi peut surgir pour sa maitresse cachée, un moi héroïque et secret, mais qui s'effondrera au terme de la passion ou pris la main dans le sac.

Le sujet peut aussi avoir un discours secret avec lui-même, qu'il dissimulera aux autres. L'image de soi, puisque les événements (extrêmes) font passer de la culpabilité au triomphalisme, peut se reconstruire en permanence. Vivre en morceaux finit par créer de la souffrance, et rien ne nous empêche même d'affirmer que ce sera justement le sentiment d'une dualité insupportable qui produira l'éveil socratique.


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La société favorise les postures au détriment de la personne une, fait se développer les «fonctions» séparées au détriment d'une personnalité qui se sent unique et inaliénable, et seul l'individu peut y remédier, en trahissant son propre clan. L'évolution ne cesse de produire le besoin d'unité, mais en développant la complexité. Notre espèce a rejoint aujourd'hui un point extrême, en Europe, de sophistication par la culture foisonnante, l'information innombrable, la poussée intellectuelle qui s'empare de concepts provisoires pour tisser toutes sortes de modes de pensées tribales et éphémères. La croissance de la conscience atteste un besoin essentiel de créer, qui reste le plus souvent puéril, superficiel ou simplement ludique. C'est une manière primitive de répondre au besoin d'infini de créer des espaces personnels, puis l'appel cosmique s'affirme dans le projet socratique. La plupart des philosophes ont vécu pour ce besoin de se sentir uni sans limites, et il est vrai que la raison peut le reconnaître et même le servir. Certains vivent avec le concept de la perfection, et ils recherchent où elle se cache. Nous n'y couperons pas. Mais le premier travail consiste à établir un dialogue intérieur digne de ce nom, et seule l'aspiration à se connaître le met en œuvre. Une force inversement proportionnelle à celle qui nous fait vivre automatiquement notre caractère, doit s'opposer à lui et l'observer.


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Une lecture attentive décèle dans l'œuvre d'un philosophe s'il s'aimait lui-même, s'il se haïssait ou se supportait, ou encore s'il se fuyait dans les mots, sans compter certains qui ont cherché toute leur vie à s'épater eux-mêmes, en forçant une originalité sans génie. En découvrant la plasticité infinie du mental, tandis que nous trouvons sa racine dans la ruse qui précède l'apparition de la raison, comme l'a établi Boris Cyrulnik, nous accédons à la riche diversité des tempéraments humains, manipulés par les caractères héréditaires, les blessures profondes, et l'éducation. La philosophie ne sait jamais comment parler avec raison de l'irrationnel sous-jacent au discours, mais la psychologie y pourvoit. Etant donné l'écart entre les deux langues, celle du corps et celle de l'esprit, de nouveaux modes de traduction verront encore le jour pour nous permettre de transformer notre passé. L'impensé affleure parfois, et nous pouvons l'accueillir.

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Le besoin de certitude est un des travers de la raison, et c'est pour cela que lire des philosophes intuitifs est plus reposant. Ils sentent qu'il y a dans l'exercice de la raison une vengeance contre l'apparence hétérogène de toutes les réalités qui s'enchevêtrent, et ils passent outre vers un consentir absolu qui ne s'identifie plus aux crispations de la pensée avide d'atteindre son but, ce qui définit assez bien le rationalisme. Les philosophes refusant tout système débouchent sur des états de conscience inconnus, inaccessibles à la raison pure. Ainsi, Hegel se trompe quand il juge d'autres cultures. Phagocyté par sa propre intelligence et prisonnier de ses outils, il a porté un jugement extrêmement sévère, et en partie faux, sur la Bhagavad-Guîtâ, un texte qu'on ne peut absolument pas ignorer dès que l'on se penche sur les weltanschauung terrestres. Il a, de la même manière, largement sous-estimé le Yi-King... Cette simple information nous montre à quel point le mental est jaloux de ses prérogatives et hait les formes qu'il n'a pas élaborées lui-même, dans chaque individu qu'il traverse.


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C'est le propre de l'intelligence d'admettre sans effort toutes les manifestations de la pensée, dans lesquelles elle voit l'efflorescence du discours et ses multiples possibilités. Mais, pour parvenir à ce point-là de tolérance naturelle, sans condescendance ni arrière-pensée, il est nécessaire d'avoir soi-même confronté ses idées à celles des autres, afin de faire d'une pierre deux coups, découvrir la relativité de ses propres conceptions face à d'autres conceptions tout aussi relatives. Il y a dans ce procédé une véritable jouissance, car les murs s'effondrent entre les différentes représentations que l'on peut se faire des grandes catégories du réel, l'altérité, la société, l'Histoire, la vie, le temps, le chemin ou tao. Chaque système ou doctrine apparaît dévoiler un petit morceau de l'immanence en mouvement, et le besoin de mettre en concurrence des «visions d'ensemble» disparaît.

C'est un progrès considérable dans l'ouverture au non-moi, à la totalité, que de visualiser le temps et l'espace, la culture et l'Histoire comme une réalité d'un seul tenant qui emmène avec elle toutes les postures conceptuelles, toutes les croyances, tous les idéaux, tous les devenirs. Cela nous évite de bâtir des cloisons artificielles qui nous enfermeraient dans notre propre monde.

Dès qu'il est admis que les civilisations, les cultures, les époques, et enfin les personnes perçoivent la réalité comme elles l'entendent, il devient évident que nous avons le droit de faire la même chose, de nous opposer aux modes éphémères, et de cheminer en parcourant une étape, et une étape seulement, avec un guide qui conseille et interroge — le temps de voler de ses propres ailes. Les hommes ordinaires comme les philosophes assument des capacités multiples reliées par un moi central, qui résiste tant que faire se peut à plusieurs types d'écartèlement entre différentes personnalités. Cet homme-mosaïque, — étant donné la stratification des pouvoirs physique, subconscient, énergétique, émotionnel, affectif, rationnel et intuitif, ne se laisse pas guider par la seule raison, et c'est cela qui rend la quête nécessaire.

Les événements font varier notre humeur, nos buts, nos désirs et nos peurs, et ils se succèdent sans fin. Le moi authentique et permanent est quelquefois mis à la porte par une déception, une blessure, un échec, une frustration, une humiliation, et y revenir demande une véritable ascèse. Beaucoup d'êtres humains, froissés dans leur élan existentiel, se perdent de vue au cours de leur existence.


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Quand on creuse dans la vie des penseurs, il n'est pas rare de trouver un autre homme qui n'obéit pas aux principes qu'il énonce. Il s'en détourne parfois, et réagit d'une manière irrationnelle à quelque chose qui le blesse, l'épouvante, ou le séduit.


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A une autre échelle de contradiction, nous sommes face au fiasco actuel de la pensée qui n'établit que des contraires, qui divise croyants, athées et agnostiques, et qui ne mène nulle part tant de valeurs hétéroclites peuvent tenir lieu de guides. S'inventer son propre monde dans son coin, et le partager avec d'autres parfaitement conformes à soi, telle est la réponse à la faillite religieuse et idéologique dans les mentalités urbaines. Le tao de masse en vogue consiste à vivre en tribu virtuelle dispersée géographiquement, mais proche par la rapidité de communication des réseaux sociaux, l'échange d'images en mouvement tenant lieu de proximité.


Originellement nous ne pensons que pour agir. C'est dans le moule de l'action que notre intelligence a été coulée. La spéculation est un luxe, tandis que l'action est une nécessité. Henri Bergson

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L'Histoire se renverse à certains moments, et nous en sommes très proches... Ceux qui se lassent de la comédie sociale se réveillent et prennent en charge leur existence dans le but de se rapprocher d'un moi profond, moins victime du monde extérieur. Il est possible de s'approprier humblement sa vie, alors même qu'elle n'était devenue que l'extension de la société urbaine capitaliste dans un corps-esprit formaté. Le passage à ce que je nomme la philosophie socratique commence à se répandre. C'est l'antidote au consumérisme dénoncé dans les années 1970. Guy Debordla société du spectacle, paraît en 1967 avait prévu l'impérialisme de la Marchandise nivelant les consciences, puis Philippe Muray, décédé en 2006, a pointé le triomphalisme subjectif, auquel il n'apporte aucune alternative. L'élan révolutionnaire qui avait enflé de la Libération à la fin des années 70, s'est évanoui soudain, et Muray n'a donc pas suivi Debord, qui lui espérait encore la révolution anti-capitaliste.

Dans les années 80, le veau d'or s'est emparé de toutes les commandes, et la diversification sur mesure du produit a permis de créer dans les années 2000 une société de l'objet, comme fin et moyen de l'existence. L'homo festivus de Philippe est criant de vérité: c'est le citoyen peu ou prou cultivé, compressé entre le travail et la famille, et qui se venge aux heures creuses de son aliénation dans la médiocrité, la facilité, le laisser-aller, son pouvoir d'achat, — même faible, lui permettant de tout oublier à travers des activités choisies avec soin. Ce citoyen ne se sent pas encore capable de s'opposer au flux de l'Histoire, qu'il préfère accompagner en suivant l'apparence de la réalité. Il a le droit de se contenter des objets de consommation qui lui conviennent le mieux.


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Il existe ainsi une mode à la fois conceptuelle et comportementale à chaque époque, et qui se modifie lentement, d'où la difficulté de saisir son mouvement quotidien. Toujours est-il qu'aujourd'hui, fuir la réalité dans la dérision est devenu un must encouragé par presque tous les médias. L'abus des spectacles comiques, le voyeurisme agréé des émissions de télé-réalité, faire des enjeux de la politique un seul spectacle théâtral et risible à la télévision, avoir le cœur qui bat la chamade au moment des tirs au but, dépenser son superflu dans les jeux de hasard, jouer sur console ou ne lire que des bandes dessinées, tout cela confirme la justesse de son analysePhilippe Muray est considéré comme réactionnaire par la bien-pensance angélique des médias, sans doute parce qu'il n'encourage ni le cynisme ni l'irresponsabilité, et qu'il doute de l'orientation de notre société.. L'optimisme, qui n'est qu'une posture sentimentale, recule l'échéance des prises de conscience non-gratifiantes. Certains lanceurs d'alerte sont accusés d'être rétrogrades. Les repères de l'intégrité humaine fondent de jour en jour, comme la banquise, encore faut-il le dissimuler, faire comme si de rien n'était pour se donner une dernière chance.


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La vérité sur la société, c'est une confusion des valeurs, non qu'elles disparaissent, loin de là, mais elles se fragmentent et s'affrontent. Elles finissent par imploser dans l'intégrisme pour être plus performantes face à leurs adversaires. Voilà pourquoi, s'il en est vraiment ainsi, sonner le tocsin est un comportement naturel et opportun. L'implosion identitaire est une vraie menace: au lieu de vivre seulement ses croyances, tel partisan s'y identifie outre mesure pour combattre d'autres croyances conquérantes. Cela mène à toutes les dérives, favorise la stigmatisation, la xénophobie et les guerres de religion. Le culte de l'individu-roi, devenu prédateur pour monter l'échelle sociale, s'est substitué dans les années 1980 à l'attitude d'ouverture hédoniste et libertaire qui, de la fin de la guerre aux années 1975, avait permis à l'Europe de vivre un bonheur qui paraît aujourd'hui révolu. Jusqu'à la fermeture de l'Université de Vincennes en 1978, l'esprit du temps, non seulement n'avait pas peur du regard de l'autre, mais l'invitait à s'exprimer.

La liberté de pensée se perd de jour en jour et devient suspecte. Deux virus attaquent les esprits, l'angélisme de gauche et le réalisme nostalgique de droite. L'angélisme de gauche impose le déni de la différence entre les êtres, les communautés, et suppose une valeur commune à l'ensemble. Mais la réalité ne correspond pas aux édifiantes pensées qui, tels de nouveaux sermons religieux, veulent nous vanter les mérites égalitaires de notre civilisation, qui n'existent que dans l'espérance d'un lendemain qui se dérobe à tout jamais. La société est encore conçue pour les plus avides, les plus terre-à-terre, les plus efficaces et les moins scrupuleux, et la parole, le discours n'est pas une arme suffisante pour changer la donne. Le réalisme nostalgique de droite compense par une fermeture exagérée l'ouverture excessive de la gauche angélique. La guerre pour le pouvoir anime l'intérieur du parti de gauche autant que celui de la droite. Les deux blocs ne cessent de se fissurer, puisque avoir seul raison contre tous est devenu l'opium des intellectuels, des politiciens et des candidats à la présidence.




L'histoire n'est que l'effort désespéré des hommes
pour donner corps
aux plus clairvoyants de leurs rêves.
Albert Camus





4 La désillusion



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La pensée a failli, et pourtant nous ne pouvons pas l'abandonner. La raison continue son œuvre, anyway, et rien ne peut empêcher un esprit libre de faire de la philosophie, ou de la critique de l'Histoire, ou de la géopolitique, aujourd'hui plus fascinante que jamais puisque la mondialisation a multiplié les enjeux et construit un seul puzzle avec toutes les cultures humaines interdépendantes. Il va de soi que la complexité exponentielle interdit toute prévision, puisque les interactions ne cessent de se multiplier, non seulement entre les blocs, qui n'atteignent pas la dizaine, mais à l'intérieur d'eux, déchirés par les guerres intestines.

Comme il est humiliant pour la pensée d'admettre sa propre impuissance à rassembler le monde entier dans son flux rapide pour le canaliser, le déni du réel tient lieu de maîtrise. Cela fait songer à un doigt qu'on pose sur une fuite au lieu d'appeler le plombier. La Pensée, philosophique, juridique ou politique ne sait pas apprivoiser l'Histoire, et encore moins la diriger. Le vœu de Platon, le vœu de Marx ont échoué. Le vœu de Jésus a donné sur une église dogmatique et diabolique, avec plusieurs siècles d'inquisition. La beauté conceptuelle se traduit en son contraire dans l'Histoire. La beauté d'une vision devient laide tandis qu'elle se dégrade step by step, jusqu'à devenir une croyance, dont le contenu ne sera pas saisi par la raison, ce qui aboutira à des leitmotiv destructeurs et à des superstitions.


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C'est toute notre tragédie, et elle se renouvelle au fur et à mesure. Il y a quelque chose d'esthétique dans la raison elle-même, ce pouvoir d'ordonnancer, mais l'Histoire obéit à d'autres types d'arborescences scabreuses ou perverses, enchevêtrées ou chaotiques. L'informe ou le déformé, le tarabiscoté ou le renversé dominent le flux des siècles, comme si la spirale platonicienne, christique ou hégélienne — ou encore marxiste, ne pouvait en aucun cas émaner du cadre conceptuel destiné à changer la vie.

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Certes, de petites avancées apparaissent, mais il est possible que de très nombreux progrès, parce qu'ils ne convergent pas, s'annulent entre eux pour provoquer une crise de civilisation. Et c'est là que nous nous trouvons, au bord de l'abîme, car les évolutions, séparées et multiples, ne s'additionnent pas tandis que certaines reculent. L'impossibilité dans laquelle se trouvent les pouvoirs politiques de contrôler le pouvoir économique, commence à entraîner des restrictions budgétaires dans la plus belle entreprise de l'Europe — les droits sociaux et l'assistance sanitaire, comme si le prix de la vie commençait à diminuer, légalement en quelque sorte, dans les pays autrefois modèles. Ce sont des événements récents, que l'on peut noyer au milieu d'autres urgences, mais ce sont eux qui signent la régression de la société.

Que peut-on encore penser de positif quand ce qui fait la cohérence d'une civilisation a disparu ? Il est paradoxal de posséder d'un côté toutes les clefs conceptuelles du devenir (une spécialité européenne qui remonte à Thomas More et à Erasme), sans être capable, de l'autre, de les utiliser. Même en supposant que la philosophie pure ne suffise pas à diriger le mouvement des siècles, nous n'avons pas manqué de visionnaires qui, tout en définissant le progrès correctement, avaient été capables d'en identifier les dangers. Des bibles laïques n'ont pas été suivies, comme celles de Montesquieu, de Tocqueville par exemple, comme si l'intelligence n'était censé que représenter la réalité, sans jamais la commander. L'application des principes constitutionnels laisse à désirer. Dans certaines sociétés, ce qui est vu implique l'action, et l'on s'y tient. C'est particulièrement vrai pour la Chine, dédaigneuse des concepts jusqu'à Confucius, et pour laquelle penser équivalait à être efficace, c'est vrai également pour des sociétés traditionnelles restées à l'abri de l'avenir, mais dont le code social est performant, personne ne s'autorisant à tenir des discours parfaitement fantaisistes, ou à développer un ego qui attaque celui des autres.

Le mental peut donc rester «en haut» et s'apprécier lui-même en se servant des concepts savoureux à chaque repas qui restent lettre morte, comme il peut également se rattacher à l'acte sans temps de latence, par ce que nous appelons la discipline, ou l'ascèse, ou encore la quête, et dans ce cas aucune journée ne prolonge la précédente, tant de petites prises de conscience, tant de petites décisions auront changé le cours des choses en s'adaptant au flux imprévisible du réel.


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Nous savons que le pouvoir politique doit régner sur le pouvoir économique. Or, aujourd'hui, le pouvoir politique ne sait plus faire face, ni à l'économie ni à la culture, qui sont presque autonomes. Il n'y a plus de société homogène, c'est un monstre composé de trois corps distincts, qui n'entretiennent plus entre eux que des relations symboliques, et ce qui devrait être le vassal est devenu le suzerain. La finance l'emporte sur les Etats. Tout ce qui a été pensé et continue d'être enseigné pour orienter l'Histoire, avec des discours grandiloquents et des références exemplaires ne sert pas à transformer le monde à la vitesse qui serait nécessaire. Nous pouvons aujourd'hui faire le même bilan que Marx à son époque, voilà cent cinquante ans: la pensée rationnelle, même parfaite, ne change rien, à moins de devenir politique. Mais le constat est encore plus terrible aujourd'hui puisque le remède qui avait été trouvé et expérimenté, la lutte des classes, a lui aussi échoué. Si le communisme était la dernière carte de la Pensée, et que l'Histoire l'a déchirée, que pouvons-nous édifier en vue du «devenir»?


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Nous ne voyons pas quel philosophe pourrait sortir de son chapeau un système capable de rétablir l'hégémonie de l'Histoire, c'est-à-dire l'homogénéité d'une politique à laquelle serait subordonnée la puissance économique. Ce schéma-là, dont tout le monde s'accorde à dire qu'il est le seul viable, n'a pas pu s'imposer alors qu'il y a bien longtemps qu'il a été établi. Substituer la démocratie à la monarchie n'a donc pas été suffisant pour décapiter le vrai monarque, l'argent. Le règne des banquiers, des usuriers agréés, des géants de la production économique, des laboratoires pharmaceutiques, des multinationales chimiques qui détruisent les sols agricoles avec les pesticides, la victoire de tout ce qui avait déjà été dénoncé à la fin du dix-neuvième siècle, s'est avérée. La Bourse, dont on sait qu'elle est une calamité si elle est indépendante, maintient le mépris du travail par rapport au capital, et rien ne semble pouvoir l'ébranler.


Quand on a bonne conscience,
c'est Noël en permanence.
Benjamin Franklin


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Le déni est devenu le socle de la bonne conscience, et de nombreuses formes de bien-pensance. En réalité, les restrictions budgétaires vont entamer les acquis sociaux, signe d'un nouvel écart entre un discours devenu dominant et les actes qui en découlent, cette vieille plaie humaine qui ne guérit pas. C'est comme si la Raison ne trouvait jamais les moyens d'agir, aussi bien dans l'individu que dans la société qui croule sous de bonnes intentions qui restent lettre morte. Tous les philosophes, devant l'esprit de l'Histoire, sont mis au banc des accusés, à quoi avez-vous donc servi, vraiment ? La politique n'est plus que politicienne, et le «bon sens» tombe dans l'escarcelle de l'extrême-droite. En revanche, prévoir des solutions est sacrilège si elles compromettent des dogmes indéboulonnables bien qu'obsolètes. Mais qui vit à la vitesse de l'Histoire?

Les chercheurs d'éveil et quelques artistes peut-être, qui perçoivent sans l'écran de la pensée. D'une part, ils ressentent l'immuable, qui démystifie la suite des événements — une simple «mise en scène», et d'autre part, ils ne veulent pas du pouvoir, du panier de crabe. Pourtant, une philosophie alternative est en marche, à la fois ontologique et contextuelle. Certains intellectuels la manifestent, mais elle est à la portée de tous et nombreux sont ceux qui la pratiquent, revenus de l'idéal révolutionnaire. Ils n'interviennent que dans leur milieu, mais avec efficacité.

Une nouvelle conscience incarne la vie intègre et libre dans une société souffrante, dont elle se détache par le courage de penser autrement, hors des sentiers battus. Ses représentants ne sont pas enfermés dans le souvenir de l'Occident et la croyance en sa supériorité, ils savent que l'Asie a suivi un autre modèle qui peut inspirer la voie intérieure, bien qu'elle ait été plus faible sur la voie historique, dans laquelle les inégalités sont encore plus marquantes. Mais il suffit de ne pas mélanger les torchons et les serviettes pour comprendre que là où est la force de l'un peut se trouver la faiblesse de l'autre, et réciproquement. Un anthropologue inspiré trouverait sans doute des modèles dans le monde entier, des domaines où telle tribu ou tel peuple est plus performant que les autres, sans que cela n'entraîne dans d'autres secteurs la même excellence.

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Il en est de même dans la philosophie, chaque notion sur laquelle on insiste rabaissera les autres par la même occasion, et il ne faut donc pas s'attendre à ce que le meilleur défenseur de la liberté soit aussi le meilleur auteur sur le devoir, pas plus que le penseur du groupe ne sera en même temps celui de l'individu. C'est en s'ouvrant à d'autres cultures qu'on comprend la philosophie européenne, puisque certains caractères lui sont propres. On ne trouve pas de «bavardage» chez les lettrés chinois, les textes sacrés de l'Inde peuvent se perdre en de longues descriptions mythologiques ou historiques qui se confondent, mais quand ils abordent l'essentiel, ils restent concentrés. C'est presque avec consternation qu'on découvre l'abondance des écrits des philosophes du dix-neuvième siècle. Schopenhauer, Hegel, Nietzsche sont intarissables, et l'on peut se surprendre à penser (en particulier si l'on est amateur de Lao-tseu, des Upanishads ou d'Héraclite), qu'il y a dans les grands systèmes philosophiques européens l'intention de rattraper le manque de qualité par la quantité. Ou de substituer la pensée à l'acte, comme si elle pouvait le remplacer.

Tout le dix-neuvième est ainsi très copieux, le culte de l'abondance commence à l'emporter, industrialisation galopante qui donne beaucoup de travail mais paie mal, colonisation conquérante et méprisante, mégalomanie napoléonienne, démesure de Victor Hugo, dont les obsèques gigantesques restent quelque peu énigmatiques pour nous. Les œuvres compliquées des grands noms philosophiques font tourner la tête, les concepts enivrent, mais rien n'en découle vraiment. Si Engels et Marx cherchent un discours opératif inspiré par Fueurbach, c'est qu'une expansion mentale incontestable se produit, mais en divisant la société, jusqu'à l'émiettement actuel des valeurs, la gauche n'étant plus que survivance, la droite n'étant plus que l'esclave du capital.

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C'est la mondialisation culturelle qui permettra de prendre du recul sur les moules conceptuels qui sont les nôtres, et qui ne fonctionnent plus. L'éclectisme apporte donc à l'esprit une grande souplesse. C'est le moment de tirer des leçons du fameux comment peut-on être Persan? qui posait déjà la question de ce que nous pourrions appeler une «subjectivité collective», cet esprit général par lequel les Anglais, les Allemands, les Français, les Italiens par exemple sont caractérisés. Peut-être existe-t-il bien une âme culturelle, en partie façonnée par la langue, qui oblige à privilégier certaines formes de pensée. Ceux qui en sont les jouets tolèrent mal la différence, d'où les collections de chauvinisme d'un côté et de xénophobie de l'autre. Sans parler de la difficulté de faire l'Europe, qui ne peut plus reposer sur la seule monnaie.

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L'intelligence synchrone, développée par des esprits ouverts qui pressentent un homme universel derrière chaque individu contingent, s'intéresse au devenir d'une nouvelle manière. Elle veut le ramener à l'essentiel et purger l'Histoire de ses différentes idéologies caricaturales, comme la gauche angélique, le profit, le nationalisme, la corruption, ces quatre fléaux contemporains qui survivent avec violence. C'est une forme d'esprit, être le présent, qui tient compte avant tout des faits, et ne cherche pas à les interpréter dans un gabarit idéologique préexistant. Mais il faut bien le reconnaître, l'intelligence du moment tel quel n'est pas une spécialité européenne. Elle appartient plutôt aux civilisations qui ne cherchent pas à infléchir les choses d'une manière prédéterminée.

L'ombre projetée du futur, en quelque sorte, empêche bien souvent de juger des événements à leur juste valeur, puisqu'on veut les faire rentrer de force dans une ligne conceptuelle qui est indépendante de leur manifestation. Sans un passage par la philosophie chinoise, nous n'avons même pas les moyens de nous rendre compte à quel point, nous, les européens, cherchons toujours à infléchir le mouvement des choses dans une orientation a priori. Nous sous-estimons systématiquement la force matérielle qui leur est propre et qui peut s'opposer à l'injonction forcée à laquelle nous voulons les soumettre.

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C'est donc en abandonnant les repères de notre culture que nous pouvons découvrir des solutions potentielles, provenant d'autres perspectives que nous avons ignorées jusqu'ici, et non en continuant de croire à des principes révolus, toujours identiques, qui flattent notre image mais sont dépourvus d'efficacité.


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Rien n'empêche d'établir par exemple qu'une croissance faible, bien répartie, constitue un système plus fiable qu'une croissance forte de principe, alors même que celle-ci devient inaccessible par les lois du marché et la concurrence des pays émergents. Alors que le meilleur (devenir) est à portée de réflexion, l'économie politique ne pouvant être séparée du reste de l'interrogation philosophique, l'immense résistance du passé, des habitudes et des privilèges empêche une fois de plus l'avenir vrai de se manifesterUne telle identité s'est développée entre la croissance et la société moderne qu'il est pratiquement tabou de rappeler que l'Histoire a très bien fonctionné sans elle pendant des millénaires, qu'on peut vivre avec moins d'objets, ces derniers engendrant des contraintes, mais la croissance a joué un tel rôle depuis cent cinquante ans qu'on ne peut plus s'imaginer vivre sans elle, et bien peu osent s'y attaquer, un peu comme il fut tabou, toutes proportions gardées, de douter de l'existence du Dieu chrétien pendant plusieurs siècles.. Les valeurs reconnues sur plusieurs générations ne peuvent être remises en question que par les possesseurs du présent, qui sont habilités à découvrir leur date de péremption. Ils voient le Titanic aller vers les icebergs mais personne ne les écoute quand ils prédisent le naufrage: cela attriste l'atmosphère. Il en va de même avec l'Histoire, elle va beaucoup trop vite en ce moment pour être contrôlée, ou même seulement orientée, puisque les décideurs ne sont pas des voyants de l'avenir, mais des hommes ordinaires ensorcelés par une des deux ou trois idéologies dominantes qui veulent plier l'avenir à leurs illusions respectives.

Une énergie considérable se perd dans le clivage émotionnel des optimistes et des pessimistes, les uns reprochant aux autres les mêmes péchés. Dans l'uchronie intelligente, la croissance pourrait pourtant être revue à la baisse sans problème majeur, en réduisant les inégalités et en donnant au travail une valeur ajoutée. Les possibles fourmillent à chaque seconde, mais une infime minorité se manifeste, et tout philosophe sait que ce sont rarement les meilleurs. Aujourd'hui, les traders sont des robots qui réalisent de tout petits profits à des vitesses faramineuses. L'argent se reproduit tout seul à travers des machines. De simples programmeurs décident peut-être déjà du cours du monde, en jouant sur des courbes infimes, mais en temps réel. Le fonctionnement général de la société n'a plus de tête, plus de volonté, plus d'orientation.


Ma philosophie est simple: difficile de se perdre quand on ne sait pas où on va.
Jim Jarmusch


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Toute vérité philosophique propose des modifications de toutes sortes pour améliorer l'ordinaire. Mais à la lecture de l'œuvre, il apparaît que seule la vérité énoncée demeure... puisque les vérités à accomplir par des transformations, et qui découlent des premières, ne sont jamais mises en œuvre à grande échelle. Nous pouvons mentionner de nombreux exemples, il apparaîtra toujours qu'énoncer la vérité avec ses applications revient à remplir un panier percé. Qui pratique le si ancien connais-toi toi-même, depuis qu'il a été rabâché dans les universités? Les cours de philosophie pénètrent-ils l'esprit des futurs bacheliers ? Qui pratique Epictète, même après avoir reconnu l'excellence de ses prédicats, mesurer sans cesse le champ exact de ses propres prérogatives et s'y tenir, afin de cesser de donner des coups d'épée dans l'eau et de nourrir des attentes insolvables? La vérité dite implique donc une pratique qui est, par définition, exigeante. Le philosophe fait un effort pour ne plus jamais prendre pour argent comptant ce qu'il entend dire, comme il apprend à se méfier de lui-même, en particulier de ses réactions quand le pouvoir lui échappe. Cela signifie donc qu'il devra modifier l'itinéraire hasardeux qui se présente à lui pour le structurer en fonction de ses propres principes.


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Philosopher, c'est se libérer de la magie de l'événement, qui n'est qu'une forme particulière du présent, et qui ne possède donc qu'une autorité relative, purement immédiate. Mais la «distance» n'est pas enseignée dans notre culture, elle nécessite un apprentissage qui vient de l'intérieur. Tout parcours sans pensée rebelle, sans pensée personnelle, corrompt l'intelligence, endort dans les habitudes, ramène dans des sentiers battus, éteint le potentiel du devenir vrai, de l'émergence. De toute façon, le philosophe se distingue parce qu'il cherche à atteindre: qu'il s'agisse de traverser les apparences pour trouver le principe immobile, par un retour interminable du cogito vers sa propre source, ou qu'il s'agisse de tomber dans le présent pur, comme on tombe malade ou amoureux, ce qui correspond à l'illumination asiatique, ou qu'il s'agisse encore de créer un devenir conforme à ses aspirations, dans tous les cas de figure la philosophie commande l'action. Même si elle est purement paradoxale, comme le non-agir, qui est très contraignant puisqu'il s'agira de s'abstenir, de s'empêcher d'agir en fonction de ses impulsions, de ses buts et de ses ambitions pour rejoindre plutôt un flux infini qui coule (un fleuve si porteur qu'il efface tout besoin d'agir par soi-même), la démarche philosophique implique, engendre, bifurque.

C'est donc une réduction de parler de philosophie spéculative. Même cette dernière pourrait être efficace et concrète si l'on était vraiment capable de recevoir l'intention de l'auteur et de s'y tenir, mais c'est justement parce que c'est si difficile de vivre pour la raison, qu'Engels et Marx ont préféré essayer une autre voie, horizontale pourrait-on dire, pour que la philosophie devienne concrète et descende l'escalier de l'Histoire jusqu'aux masses, ce qu'elle n'avait jamais effectuée auparavant. Aujourd'hui, force est de reconnaître la naïveté de l'entreprise, ce qui nous permet aussi de revoir à la baisse les prérogatives de la Pensée en action.

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Qu'il s'agisse de s'améliorer soi-même par la philosophie ontologique, souvent appelée idéaliste ou spéculative, ou qu'il s'agisse de changer le monde par une philosophie réaliste, dans les deux cas, la difficulté est telle qu'il faut bien finir par avancer l'explication de l'échec. C'est le manque d'engagement qui sabote la philosophie. Pratiquée, elle devient efficace, mais toute la difficulté est là, aligner le comportement et les actes sur des principes que l'esprit peut reconnaître sans adopter pour autant les contraintes qui en découlent.


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Le devenir «commercial» a été assigné à toute la société européenne depuis l'après guerre, et il n'y a pas de salut hors cette assignation, comme ne cessent de le montrer aujourd'hui la tyrannie de la finance, le sacrifice de l'emploi à la religion du capital, la sacralisation de la croissance. La praxis envisagée pour en finir avec la tyrannie de l'argent président des présidents, n'a pas été choisie par l'Histoire, ou retenue plutôt, le flux des siècles avançant à l'aveuglette.


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La sphère hégélienne n'a pas pu rouler sa bosse parfaite sur la surface du vivant calendrier scandant les heures de production, elle est devenue un mythe, une espérance déçue supplémentaire au panthéon des illusions perdues. Penser le meilleur est devenu une fuite. Toutes les pratiques rationnelles destinées à en finir avec la société du spectacle, l'idolâtrie de la consommation et le veau d'or, ont échoué. Faut-il pour autant abandonner la raison? Se penser citoyen est peut-être déjà une cause perdue, mais se penser philosophe et se hisser au-delà des contradictions de l'Histoire, en la supportant telle quelle ou à travers quelque militantisme serein, voilà le devenir que nous pouvons souhaiter. Il ne sera pas dicté par les grands signifiants vides de l'amour, de la justice et de la liberté, que les arrivistes manipulent pour parvenir au pouvoir, il s'amorcera seulement de démarches à la fois libres et intègres, détachées, qui se tiendront au-dessus de l'admiration et du mépris, et qui ne mettront pas en concurrence leurs partisans.

Homogène par sa sincérité, hétérogène par ses formes multiples, le devenir sera moins un combat contre le passé qu'un présent roulant sur soi-même spontanément, créant une nouvelle inter-activité rapide et précise, enfin délivrée de l'esclavage du futur débordant de mirages. Le philosophe sera l'être capable de vivre ses idées et ses actes sans écart. Dans le passé, nous n'avons cessé de saisir des anomalies dans la philosophie, correcte dans son énoncé, trompeuse dans l'application de ses principes.


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Cela nous oblige à diviser les textes philosophiques en deux parties, la partie des postulats, en général merveilleuse et inspirée, et qui promet des lendemains qui chantent, et la partie des injonctions pratiques, dont toute lecture a posteriori invalide l'apparition et la mise en œuvre. Peut-être que ce schéma se trouvait déjà chez Platon. Socrate réussit pour l'intérieur, échoue à l'extérieur puisqu'il est condamné, et accusé d'être autre que ce qu'il est. La vérité, selon cette parabole appuyée par le mythe de la caverneOu si l'on préfère celui du samsâra., serait qu'il vaut mieux chercher le sens à l'intérieur et pour soi, qu'à l'extérieur et pour les autres. La vérité «réelle» serait trop dérangeante, encombrante, hétérogène pour que la société l'accepte, et cela ne se dément jamais. Après Socrate, Jésus, Hallaj, Giordano Bruno, Galilée, Spinoza haï par tous, nous pourrions énumérer encore des martyrs réformateurs dans l'Islam, des kabbalistes et initiés torturés par l'Inquisition, ou récemment des révolutionnaires manquant leur coup d'État contre des dictatures militaires insanes, ou bien des indigènes massacrés avant que leur terre ne soit débarrassée de la colonisation. Contre eux, la réaction est violente, très violente. Les vérités qui ouvrent et appellent le devenir sont mal vues, les vérités enfermées, lovées sur elles-mêmes, qui ne sont plus que des superstitions et le support des privilèges veulent garder le pouvoir et se battent contre le neuf.


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Diderot sera quelque peu inquiété lui aussi, Voltaire doit voyager... Penser librement, pour le Pouvoir c'est inacceptable. C'est sortir du troupeau des dominés, c'est faire l'aveu de l'injustice ou de l'erreur et les dénoncer, alors que le déni implique que tout tourne en rond. Et, dans d'autres cas, ce n'est pas que la vérité en marche soit condamnée, c'est tout simplement que les propositions qui découlent des prédicats (de toute philosophie nouvelle) n'ont pu trouver d'amorce suffisante alentour pour que cette philosophie soit autre chose qu'une somme de vœux pieux bien agencés et sans lendemain. Car il va de soi que si Hegel avait contaminé l'intelligentsia et le pouvoir en Europe, l'intelligence aurait pris le pas sur les pouvoirs personnels et l'obsession du territoire. L'impérialisme aurait été appréhendé comme une donnée obsolète de l'Histoire et, inspirés, des groupes auraient œuvré pour le couronnement de la Raison, une substitution donc, soit la recherche d'une connivence dynamique entre les peuples... après la déroute napoléonienne qui était l'occasion de s'y prendre autrement. Mais dans le monde réel, que nous n'avons cessé d'idéaliser, — même croire au communisme était encore une idéalisation religieuse, non seulement l'intelligence ne fait pas la loi, mais elle est proscrite. A moins, naturellement qu'elle soit rentable.


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Nous sommes donc amenés à faire le deuil de la philosophie en action collective, ou de nous battre contre des moulins à vent, puisqu'elle échoue toujours en se vaporisant dans les cercles sociaux, en se diluant si rapidement qu'elle ne crée jamais suffisamment de structures concrètes pour se répandre et phagocyter les pouvoirs en place. L'intelligence en action est interdite de séjour dans le temps du territoire, mais rien ne l'empêche de rayonner dans le moi qui pense librement, rien n'empêche d'enseigner la nécessité de penser par soi-même, et puis de se retirer avant d'être imité. L'injonction socratique est une expérience intérieure fondamentale, universelle, qui se verbalise elle-même dans cet impératif radical: je veux me connaître et ferai le nécessaire pour y parvenir.


Tout obstacle renforce la détermination, celui qui s'est fixé un but n'en change pas.
Léonard De Vinci


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Chacun pourra vérifier cette thèse, celle du décalage. Les vérités sont applaudies tant qu'elles n'impliquent pas une praxis. Mais quand il faut aligner sa vie sur les principes énoncés, des forces déviantes se manifestent. C'est avec complaisance que des hommes sans amour se réclament du christ, que d'autres se prétendent cartésiens, sans même avoir compris ce que René avait vraiment apporté. Choisir un drapeau pour pavoiser sans pour autant vivre la devise qu'il comporte constitue un rassurant déni de la réalité. Il s'ensuit que notre époque est enfermée dans un clivage idéologique arriéré, qui permet simplement des oppositions frontales entre les nostalgiques de la religion du groupe, la gauche, et les nostalgiques de la religion de l'individu, la droite.

Car c'est bien là que se situe l'accent, la solidarité contre la compétition, l'assistanat contre le mérite, le partage des responsabilités contre le paternalisme du chef, et autant d'autres distinctions du même acabit. Cette vieille guerre entre des préférences fondamentales pouvait être le luxe d'une société en développement exponentiel. Au moment où la civilisation recule, que les repères changent rapidement de place, que l'économie se fourvoie, que le monde alentour presse l'Europe de toutes parts, soit pour en profiter, soit pour l'enfoncer, une politique de l'urgence serait nécessaire. Elle résoudrait les problèmes au lieu de les placer par rapport à l'idéologie du gouvernement en place. Mais pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué?


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Il semble beaucoup plus jouissif d'arriver à rien, puis d'accuser ses adversaires, que de réussir avec des principes qui ne sont pas les siens... C'est sans doute le phénomène de l'identité entre l'ego et la pensée agissante qui provoque cette logique du pire. Elle n'obéit pas aux faits eux-mêmes, mais à la façon préconçue dont on cherche à les interpréter. C'est une des leçons de la philosophie de nous mettre en garde. Elle avait pour but de nous montrer que, sans un effort particulier, nous ferions dire aux choses ce que nous voulions leur faire dire, pour se bercer de la suave illusion que le monde nous appartient. Ce débat était là chez Platon déjà, récusant les sophistes inventant la réalité selon leur bon vouloir, en façonnant des arguments faux de toutes pièces avec des signifiants qui déplaçaient les signifiés. Sans attention, nous tournons à notre avantage les choses qui nous dérangent en les enrobant de mensonges ou en n'en parlant point. Nous mettons la poussière sous le tapis pour toutes les questions dont la réponse est difficile, alors que l'ajournement n'a qu'un temps d'efficacité, nous nous arrangeons pour faire correspondre la réalité à ce que nous désirons. L'Église condamne l'héliocentrisme, invente des sorcières et décide que les Amérindiens n'ont pas d'âme... Dans le même registre, il est certain que cela flattait Descartes de s'imaginer que les chiens torturés ne souffraient pas, c'était une preuve indirecte de son cogito, comme Jean-Paul Sartre devait fermer les yeux sur les goulags pour ne pas renier ses convictions... Cela rejoint Nasruddin: il jette des boulettes anti-tigres par la fenêtre du train, et quand on lui dit que cela ne sert à rien parce qu'ici il n'y a pas de tigres, il réprimande son interlocuteur: voyons, c'est justement mes boulettes qui les éloignent, vous avez tort. Les «solutions» ne cessent jamais de naître de la philosophie, et les vérités se rectifient les unes les autres, puis s'épaulent pour créer de beaux ensembles conceptuels qui ouvrent des mondes neufs... mais la mise en pratique se heurte à des obstacles jugés imprévus afin de renoncer.


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La liberté veut déjà s'élancer des livres d'Erasme, de Thomas More et de Rabelais, mais elle ne se répand pas pour autant. Si c'est joli d'y penser et de la rêver, c'est moins gratifiant de s'exposer à des sanctions parce que l'on sort du rang et qu'on défie l'autorité de l'Eglise ou celle du prince. Les hiérarchies fonctionnent, la plupart du temps, pour condamner l'idée nouvelle, elles s'en tiennent à des juridictions aussi précises que limitées, elles retardent l'émergence du potentiel, nient l'alternative imprévue, sanctionnent le pas de côté, même s'il est opportun. Il y a dans la rigidité hiérarchique quelque chose de constitutif, la préservation, qui s'acharne à freiner le cours des choses, à nier les courants qui s'échappent du pouvoir dominant, et nous vivons ainsi dans un éternel qui proquo entre le flux des choses réelles, et les soi-disant pouvoirs qui prétendent l'orienter et le dominer. Au sein d'un tel tsunami rampant, l'Histoire s'échappe de toute prévision. Elle déborde des pronostics et avance à un rythme insoutenable pour la raison. Les petites modifications linéaires ne se voient pas, et les grandes modifications déchirent le cours connu des choses (par la catastrophe), et font débarquer l'imprévu, hétérogène par définition, qui désarçonne la pensée.




5 La perte des signifiants



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Dans le flux très lent des modifications que l'on pourrait qualifier de naturelles, le sens des mots se transforme en moins d'une génération. Plus personne ne met le même contenu sur le même signifiant qu'il y a seulement cinquante ans. Le terme de «lutte des classes» était quasiment une arme en 1970, aujourd'hui c'est un terme vintage pour nostalgiques du grand soir. A la même époque, le mot «autorité» donnait pratiquement envie de vomir, aujourd'hui ce terme s'est largement effrité et effacé, et sa dissolution témoigne de la perte de nombreuses valeurs morales qui représentaient une autorité. L'autorité parentale est aujourd'hui moins nommée et mieux distribuée qu'autrefois, où le père se devait d'être trop ferme et la mère laxiste. Aujourd'hui que tout est permis, la liberté est devenue licence en Europe, subjectivité triomphale et capricieuse, alors que le terme signifiait avant tout, au temps des valeurs, la possibilité éclairée de choisir, sans subir d'influence.


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Comment s'en tenir au signifié le plus digne et le plus intègre au moment où la liberté signifie autant le caprice que la décision découlant de la responsabilité, quand elle signifie autant la rébellion violente qu'être libre de penser sa vie selon ses propres modes? Nous le voyons bien, et il est nécessaire d'y revenir quand nous manipulons des concepts, le sens rationnel des signifiants philosophiques non seulement ne couvre pas toute la dimension du signifié, qui déborde largement vers d'autres sens dilués puis délétères, mais encore, c'est rapidement que le même signifiant impose le nouveau ressenti qui vient de s'établir dans l'esprit général de l'époque. Pour comprendre un philosophe, il est donc nécessaire de retrouver dans le ressenti le signifié qui correspondait pour lui au signifiant, ce qui demande un travail ou une intuition à développer dans l'écoute, l'accueil et la réceptivité. C'est une des raisons pour lesquelles Jacques Derrida a pu faire illusion un moment. Il ne suffit pas de se cacher derrière la tautologie de l'anachronisme pour déconstruire les philosophes du passé, et prétendre voir de plus près la vérité. Si nous ne retrouvons pas l'intention de Platon, de Kant, de Marx, de Nietzsche, c'est que nous ne sommes pas capables de faire de la philosophie sans la ramener à nos propres frustrations, à nos lubies ou à nos préférences. Etant donné que les mêmes interrogations déterminent des réponses différentes selon les penseurs, l'homogène et l'hétérogène se répartissent merveilleusement dans la philosophie. Chaque fois que nous regroupons des analogies dispersées sur des siècles, c'est pour mieux saisir, également, à l'inverse, des vues particulières qui ne poussent que dans une seule direction, dans la prétention d'annuler les autres. Cela montre seulement que les mêmes Idées premières, les matrices, donnent sur des conclusions contraires ou différentes, selon les individus, les époques et les cultures. Il n'y a donc rien à tirer des tableaux, mais s'identifier au geste du peintre, des autres peintres, nous forcera à tenir notre propre pinceau en trouvant notre style. Quelques grands thèmes de la philosophie, cités au début du livre, tiennent lieu de couleurs à l'acte philosophique, ensuite chaque peintre se met à l'œuvre. Si nous ne captons pas le fil conducteur derrière les mots agencés, nous avons alors beau jeu de condamner, alors que, tout simplement, nous ne sommes pas sur la même longueur d'onde.


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La vérité n'est donc pas dans la lettre d'une énonciation, mais dans l'intention transformatrice qui use de concepts pour s'exprimer. Si nous n'atteignons pas ce stade, nous ne pouvons pas être davantage philosophes que traducteurs. Si, l'intention découverte, elle ne satisfait pas, c'est qu'il lui manque quelque chose, et c'est bien de cette manière-là qu'agissent les meilleurs philosophes. Ils s'identifient sans réserve à un discours qu'ils n'ont pas produit eux-mêmes, puis ils laissent décanter et découvrent ce qui les pousse à trouver leur propre expression. Ils parviennent à monter un escalier en s'appuyant sur des marches qui s'effondrent à chacun de leur pas mais juste après leur passage, et ainsi ils ne tombent pas, et gagnent leur propre hauteur. Et leur autonomie.


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Hegel avait compris ce processus, et c'est pour cela qu'il clôturait une branche de la pensée qui avait près de deux mille cinq cents ans d'âge. A travers lui, la raison se prouvait qu'elle était le pouvoir suprême, mais cela avait demandé cette interminable progression qui avait d'abord distingué la raison du reste, en Thrace sur notre continent sept siècles avant J.C, puis qui l'avait ensuite couronnée comme l'approche la plus exacte de la réalité, et qui avait par la suite posé les conditions de cette exactitude. Pythagore avait élargi le champ de l'intelligible, et ouvert la voie pour très longtemps, en donnant à penser que les Nombres et leurs rapports créaient un cosmos ordonné. Puis bien plus tard, avec Bacon, l'expérience vient au secours du rationalisme azur et envolé des grecs, qui attribuaient une confiance parfois aveugle au simple raisonnement logique, mais il était trop en avance pour être compris, et c'est un autre anglo-saxon, Hume, qui reprendra plus tard le flambeau de l'observable contre le raisonnable. Par bien des aspects, après de nombreuses tribulations, Hegel sacre le même pouvoir de l'intelligence, capable de tout résoudre en s'y prenant correctement, que n'avait cessé de rechercher la Grèce antique, mais il s'interroge aussi sur l'Histoire, cette matérialité du temps, qui ne s'en laisse pas compter par l'esprit, et qui en déjoue les pronostics.


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Quand la Raison est trop vantée, elle repousse dans l'ombre les matériaux qu'elle n'a pas été encore capable d'investir. Descartes octroie à la raison une place souveraine, et fait encore rêver d'un ordre intelligible qui soumettra la pensée, tout en lui donnant une place d'honneur. Mais Hume le mettra au pas: eh! l'expérience, hein, qu'est-ce que vous en faites de l'expérience? Voilà qu'on ne sait plus quelle part attribuer aux sensations dans notre gouverne, et quelle part attribuer à ce qui peut mettre notre vie en valeur parce que nous lui donnons un sens, par-dessus ce que nous ressentons en quelque sorte. Nous jonglons avec les mots censés nous orienter, car ils se présentent tous seuls dans notre psychisme, mais c'est faux qu'ils adviennent avec le moindre mode d'emploi, d'où cette longue désespérance des hommes, capables d'imaginer qu'un sort meilleur les attend grâce au discours, sans pour autant savoir le «matérialiser». Quand la pensée s'envole, elle en oublie les faits, mais ses propositions sont belles, quand elle reste, en quelque sorte anglaise, elle ne quitte pas l'immanence, sait où elle va, mais génère moins d'idéal.


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Le malheur de l'Europe tient peut-être dans ce vieux clivage devenu réflexe entre le penser-comprendre et le sentir-jouir-souffrir, qui fait de nous d'une part des sentimentaux et d'autre part des cérébraux, sans qu'il y ait vraiment de connivence entre les deux aspects, sans qu'il y ait véritable dialogue entre les deux instances. Elles se combattent depuis si longtemps que la psychanalyse s'est rendue nécessaire pour arbitrer l'imaginaire et le conceptuel en lutte contre l'affectif et l'émotionnel (et leurs mémoires). Et si aujourd'hui elle décline, d'autres thérapies plus souples voient le jour, mais rien n'égale la révolution socratique pour tenter la conciliation des deux parts de notre être, rattacher le cerveau droit et le cerveau gauche, au prix des descentes en soi qui révèlent l'ombre à transformer.




6 Pour une philosophie mondiale



La seule sécurité pour l'homme est d'apprendre à vivre du dedans vers le dehors; il ne doit pas dépendre des institutions et des mécanismes pour se perfectionner mais employer sa croissante perfection intérieure à façonner une forme de vie et un cadre plus parfaits; par cette intériorité, nous pourrons non seulement voir mieux la vérité des choses supérieures, dont maintenant nous parlons des lèvres seulement et faisons des constructions intellectuelles extérieures, mais nous pourrons aussi appliquer sincèrement leur vérité à toute notre existence extérieure.
Sri Aurobindo


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Dans bien d'autres cultures, la raison, au lieu d'être divinisée, constitue un garde-fou pour ne pas s'égarer. Mais elle ne monopolise pas la pensée comme en Occident, qui ne jure que par elle. Elle est devenue le nouveau dogme après l'effondrement de celui de l'Église. C'est qu'elle rassure énormément: elle feint de prévoir l'avenir, c'est faux, elle feint de construire, c'est faux — ce ne sont que des échafaudages qu'un vent puissant va rapidement faire tomber, elle feint de diriger le devoir et la responsabilité, et là aussi c'est faux. C'est souvent par empathie, amour ou compassion que nous faisons ce que nous avons à faire, et non parce qu'il faut obéir à des principes. C'est tout-à-fait tragique, dés que sont connues d'autres manières de percevoir le réel, de constater que l'Europe se soit à ce point enfermée dans la logique suicidaire de la raison. Car la raison divise dans l'analyse, elle dissèque et, même si ensuite elle rassemble, il ne s'agira que d'un tas de concepts bien ordonnés, d'une mosaïque, d'un puzzle: il ne s'agira point d'un chemin permettant de se couler dans le flux du réel. Les fondamentaux chinois, au contraire, sont de réelles procédures énergétiques issues du Mouvement et du Repos, du ferme et du malléable, comme les gounas, au nombre de trois, sont des énergies perceptibles en soi, dans la nature et le cosmos, que le yogi repère à force d'entraînement. Les quatre fondations des gymnosophistes, qui ont sans doute inspiré les premiers philosophes grecs peuvent être elles aussi éprouvées, mais toute cette profondeur du passé qui indiquait la piste pour ressentir l'unité du moi et du non-moi s'est perdue au bénéfice des constructions intellectuelles au cours de l'Histoire, ce qui correspond peut-être à une longue phase assez sombre d'aspect, mais qui pousse les êtres humains à s'affirmer dans différents niveaux d'individuation, selon leurs capacités et leur volonté.


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Peut-on comparer le cheminement logique à d'autres types de perception, et le déclarer supérieur par définition? C'est une erreur qui est devenue une habitude culturelle qu'il est difficile de quitter. Les orientaux philosophes savent faire cesser la pensée le temps d'une méditation, et cela délivre dans le présent des indices de la réalité qu'un système donné d'interprétation manquerait. Il est même probable que notre civilisation manque de s'effondrer pour avoir choisi la raison contre l'intuition, puisque la raison cherche le contrôle et la puissance, alors que l'intuition cherche la coïncidence avec des cercles de plus en plus vastes. L'intuition relie directement au réel. La raison, à défaut de savoir le faire, le représente dans des cartes topographiques, et le poursuit à partir de simples représentations. Les représentations sont en retard sur le mouvement des choses, ce que Démocrite avait déjà pointé avec sa formule: la parole est l'ombre de l'acte.


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La raison n'a jamais cessé d'inventer des «modes d'emploi» de la réalité, ce qui implique, primo, qu'elle prétendait assez la connaître pour l'instrumentaliser indépendamment de son cours, secundo, qu'elle ne lui accordait pas assez de substance pour s'y ouvrir inconditionnellement, comme si la cause était déjà entendue, tertio, qu'elle sous-estime l'imprévu, ce qui tient du déni pur et simple. La raison cherche à soumettre une réalité qu'elle méprise, réduit et veut domestiquer. Elle fuit le mystère, elle classe pour se rassurer, hiérarchise pour se donner le change et, sans l'intuition pour l'accompagner et la réguler, elle devient ce monstre qui mesure les petites choses, les ambitions, les buts, les qualités et les défauts, et elle s'éloigne de l'âme de l'homme qui veut seulement être. Elle devient ce monstre qui ne cesse de calculer.


Il est facile de voir le mal accompli
par le péché et par le vice, mais l'œil exercé
voit aussi le mal accompli par une vertu
pleine d'elle-même et de sa rectitude.
Sri Aurobindo




7 Consentir à l'être



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Le besoin d'être semble s'être perdu au cours de l'Histoire et il n'est jamais revenu suffisamment en force pour brider la raison en lui opposant d'autres modes d'intelligence. Montaigne et Spinoza n'ont pas vraiment fait école, ils se tenaient trop près de la réalité, ne cherchaient pas à l'emberlificoter, comme Pascal, qui n'a jamais rien fait d'autre qu'attendre de mourir tant son aspiration «chrétienne» était vivante, et qui est ainsi parvenu à quitter la Terre à trente-neuf ans. De même, Descartes n'a pas vécu le réel, il l'a soumis à sa prétendue méthode, et s'est trompé sur le cogito. Si «toute conscience est conscience de quelque choseHusserl», le cogito pur n'existe pas. Etant donné qu'on ne peut pas ne rien penser, que la pensée est toujours active (jusqu'à l'illumination bouddhique, zen, ou shankarienne), poser la faculté de penser comme un absolu est une grossière erreur. Penser veut dire avant tout que nous serons assaillis par des milliers de traits psychologiques dans la journée, jamais suffisamment homogènes pour qu'il n'y ait pas souffrance, par les souhaits non comblés, les tentations tentantes, les déficits dans les attentes, les déceptions par le manque de conformité du monde à ce que nous pensons être nous-mêmes, sans compter les déceptions que nous nous infligeons à nous-mêmes quand nous ne tenons pas nos résolutions, ou manquons nos buts. Descartes a toujours vécu décapité, et c'est pour cela qu'il était aveugle au ressenti. En faisant de la capacité de penser un absolu, il a dévalué tout le reste des composants de notre ipséité.


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Penser, en Orient, est au contraire la négation de l'être: le discours pensant constitue la fondation de l'existence seulement. L'être s'appuie sur autre chose. C'est le samsâra qui oblige à penser et, dès qu'on le quitte, la pensée dynamique se dissout.. Le penser se reconstruira très lentement, sur d'autres bases, — le moi profond de l'éveillé, le sujet délivré, libéré, vainqueur des apparences, spectateur que n'affecte plus émotionnellement le spectacle du monde, non que les émotions disparaissent, mais elle ne cesseront de diminuer en révélant chaque fois davantage une transformation à effectuer. Ainsi, la pure immédiateté ne détourne plus du chemin le plus profond. Ce moi sans attaches subjectives est décrit dans les Upanishads, préconisé dans le t'chan et conservé dans le bouddhisme originel. Des maîtres et des charlatans s'en réclament en Inde, car cette possibilité est reconnue culturellement, et le possesseur du Soi y jouit d'une grande estime. Quant aux quelques philosophes grecs qui, sans doute en contact avec les gymnosophistes, ont pu entrevoir l'ataraxie, ils n'ont pas fait florès. Ces hommes n'avaient pas besoin de concepts et se contentaient d'observer et de découvrir les rapports entre quatre fondations seulement, l'Esprit, La Matière, le Mouvement, le Repos. Alexandre et Pyrrhon auraient eu vent de leurs thèses, et il n'y a pas lieu d'établir que la philosophie grecque ait toujours été indépendante de l'Inde à l'est, et de l'Egypte au sud. Certains aspects sont purement originaux, d'autres laissent entendre une ouverture à des sources antérieures. L'arborescence très simple du système des gymnosophistes engendre une vision radicale, sans faux fuyants. Une réflexion profonde fera ressentir l'énergie respective des quatre principes aussi bien dans l'esprit que dans le corps. La pratique consistera donc à distinguer les opposés et vivre leur fonction, à examiner leur mélange, dans le but d'une élévation qui n'oublie pas au passage les résistances inférieures. C'est une démarche complète que l'on trouve également, sous une autre arborescence, dans la kabbale, avec ses dix sephiroth et ses vingt-deux chemins.


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Si l'on procède ainsi, la raison se confond avec le discernement. Oeuvrer pour se fondre dans la qualité essentielle des ces Deux (Chine), de ces Trois, (les gounas de l'Inde), de ces Quatre, ou de ses Dix, en reconnaissant leur légitimité particulière, contient l'acte philosophique. Il s'agira d'observer chaque jour comment ces principes collaborent dans une apparente opposition, par une posture empirique. Etre ouvert inconditionnellement au présent est la seule condition de l'observation exhaustive. Ce regard accapare la réflexion qui est ainsi dispensée de créer des concepts, tandis qu'il est souhaitable d'aspirer à un contact avec les fondamentaux supérieurs. Il existe donc bien un arrière-plan pragmatique, car des résultats, des progrès, des éclaircissements, des seuils nouveaux sont envisageables. Enfin, les principes sont hors du monde contingent, il sont donc bien transcendants mais dégoulinent dans la matière à travers des processus énergétiques, des fluides d'une extrême subtilité (prana, spanda, ether) que seule une ascèse poussée permet d'intercepter. Résoudre les oppositions fondamentales sur le divan d'un psychanalyste signe la prise de conscience de la complexité alors que l'ascèse est préventive. Le jugement qui intègre, et le discernement acéré dans le présent s'épaulent.


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Que l'homme d'aujourd'hui ait perdu
le sens d'être redevable de son existence
au total mystère de l'univers, est sans doute la surprise la plus cruelle que le philosophe socratique rencontre une fois déconstruite la pensée de son origine et de son milieu.


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Nous sommes en train d'admettre, dans les cercles intellectuels européens, depuis plus d'un siècle seulement, que la raison et l'expérience ne se quittent pas, qu'il est aussi dangereux de lancer en avant la théorie que la pratique. Si la théorie prédomine, des faits passeront inaperçus, si la pratique prédomine, la construction méthodique s'affaiblira. Il s'agit donc de trouver un équilibre entre l'arrière-plan conceptuel et la critique phénoménale, qui enjoint de posséder les qualités du funambule. En général, l'arsenal conceptuel cherche à s'appliquer à des faits qui ne le concernent pas, par abus de généralisation, ou au contraire, l'événement reste hors de portée du système, car celui-ci n'est pas assez détaillé pour incorporer des cas paradoxaux. Le penseur habile en philosophie refuse de s'enfermer dans son système, et il est prêt à le démolir quand des faits l'accablent, et ainsi, il peut s'éloigner du dogmatisme, élargir sa vision, y incorporer sans cesse davantage d'éléments. En fin de compte, il s'apercevra que cela est sans fin, et se contentera d'établir des mesures efficaces. Il s'avère que des siècles de rectifications laborieuses de la pensée débouchent enfin sur des pratiques «évolutives». Le besoin de changer la vie revient en force. C'est notre société mercantile qui s'effondre, avec une classe privilégiée et riche qui pense à gauche, et une classe pauvre et défavorisée qui pense à l'extrême-droite. C'est la suite de l'inversion cartésienne. L'être s'étant perdu, le citoyen inapte à découvrir une vision d'ensemble personnelle accroche son existence aux idées en vogue, pour aussi fausses qu'elles soient et comme certaines de ces idées ne viennent pas d'une réflexion, mais de peurs et d'envies soutenues par une culture à bout de souffle, le moi ne cesse d'être parasité par des facteurs de stress.


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Une grande hétérogénéité s'ensuit, cimentée par les artifices des fêtes médiatiques et des «spectacles». C'est donc le moment d'apprendre à penser par soi-même, seule chance de ne pas tomber dans le piège du clivage idéologique, générateur de haine.


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Une fois admise la vision de l'échec de la philosophie prospective, que reste-t-il à faire? Les modes d'emploi de la vie n'étant pas suivis, ils sont tous en concurrence et cela nous oblige à un nouvel aveu humiliant. Il n'y a pas de philosophie, sinon elle établirait des buts incontestables qui deviendraient leviers et repères d'une démarche transformatrice. Si 2 et 2 sont quatre, la liberté, la justice et la responsabilité forment des équations entre elles de toutes sortes dont rien de rigoureux ne peut sortir, et quand bien même cela se produirait, comment faire reconnaître et appliquer cette opération déontologique? Il faudrait retomber dans une sorte de morale que seule une dictature religieuse ou militaire pourrait faire respecter. Ces choses-là se sont déjà produites souvent, et n'ont mené à rien de probant. Ses avatars futurs nous menacent déjà, une société à la Big Brother (Orwell) fondée sur la surveillance numérique, une société à la Huxley, dans laquelle le meilleur des mondes consisterait à prédéterminer génétiquement les tâches, tout en tenant le peuple par des euphorisants de synthèseSolaciel, sur le site supramental.fr. La manifestation de la différence chaotique entre les êtres est la seule politique qui peut éviter le nivellement. La menace de l'explosion des communautarismes actifs, voire intégristes, n'est pas pire que celle de l'endormissement homogène d'une société entière par partage consensuel d'une vie numérique et entièrement subjective, consacrée à entretenir des miroirs narcissiques entre personnes partageant les mêmes identifications existentielles. Ces deux extrêmes scandent le mouvement de l'Histoire.


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Les probabilités de la vie réelle remplacent l'extrême et l'absolu du concept.
Clausewitz, dixième proposition.


L'intégrisme est un contrepoids à la torpeur dans le grand jeu de l'Histoire, et remplace l'ancienne conception de la guerre, puisque le monde se mondialisant à travers l'économie, les conflits territoriaux diminuent, à moins qu'il ne soient relancés par des idéologies revanchardes et des retours de refoulé. L'humanité découvrira que l'intensité peut se trouver dans le vrai jihad, la guerre intérieure (contre l'inconscient sombre) plutôt que dans la recherche du conflit extérieur pour prôner ses propres valeurs. Tant que chacun ne devient pas un Socrate, de multiples groupes imitent un leader, s'y tiennent, et en général haïssent les groupes similaires, sous un autre drapeauJe me souviens de m'être réfugié sur le toit du restaurant universitaire de Nice en 1972, pour ne pas être pris entre les trotskystes-léninistes et les marxistes-léninistes qui en venaient au mains, aux coups.. Entre 1965 (émeutes de Los Angeles) et 1980, tout l'Occident a été secoué par un élan politique révolutionnaire qui aurait pu s'organiser sans doute si les représentants de toutes les factions s'étaient sentis proches des autres membres de l'insurrection, mais par une magie qui demeure mystérieuse, chaque groupuscule profondément inféodé au devenir révolutionnaire était incapable de reconnaître le Même dans le groupuscule le plus voisin de soi. Les plus flamboyants furent maoïstes quelques mois, et haïssaient les communistes. Etre engagé, c'était filer droit en respectant une idéologie infiniment particularisée, ce qui promettait qu'aucune entente stratégique ne se produise jamais. Il serait impossible d'arriver à quoi que ce soit, puisque les marxistes eux-mêmes se battaient en duel, heureux de pinailler sur des alinéas en petits caractères qui transformaient en ennemis les mêmes amis fidèles au Grand Soir.


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Que nous soyons déçus ou non par le fait que la philosophie ne mène jamais à l'avenir, ou à travers de telles contradictions que l'Histoire avance de cinq pas avant de reculer de quatre (ce qui nous pousse à nous demander si elle ne ferait pas mieux d'avancer d'un pas seulement, — mais sans jamais reculer), le fait est que la scission identitaire sabote tous les devenirs cohérents.


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Dès que quelques personnes respectent les mêmes principes, elles se divisent sur la manière de les suivre. On ne compte plus les Eglises du Christ, certaines mâtinées de vaudou, d'autres si arriérées qu'on les suppose fictives, comme les sectes créationnistes dont les membres affirment encore que la Vie a été créée en six jours, alors que Jésus extra-terrestre enflamme certains internautes. Aujourd'hui le monde arabe est en feu et à sang car deux branches de l'Islam se disputent une seule légitimité, chacune défend ses droits avec véhémence, le tout étant sans doute structuré par des enjeux géopolitiques. En raison de l'élasticité des signifiés engendrés par des signifiants abstraits, force est de constater qu'aujourd'hui se réclamer de gauche recouvre trois ou quatre options fondamentales inaptes à se tolérer, ce qui s'applique aussi à la droite. En période de peur, ces discordes favorisent les partis autoritaires, auxquels le bon sens s'adresse tandis qu'il exige qu'ils rétablissent un ordre nécessaire. Ces événements prouvent à quel point la raison dont se réclament la plupart des intellectuels n'est qu'une suite d'opinions toutes faites, et que chacun se moque du signifié que l'autre met sur le même signifiant.


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Cela pose la question du militantisme, éthique à son début, puis qui devient au fur et à mesure de la reconnaissance qu'il atteint, un principe d'autorité qu'il n'est plus question de contester. Nous voyons ainsi comment la liberté devient répressive: il ne s'agit que d'un simple développement qui, donnant le pouvoir, engendre le besoin de le conserver. L'industrialisation a d'abord permis l'augmentation positive du niveau de vie avant de devenir religion, pouvoir, dictature à travers les banques. Rien ne nous permet de considérer que le cap «éclairé» du départ soit maintenu dans les entreprises humaines, toujours la dérive l'emporte. Le rebelle parvenu au sommet de l'État fait tomber des têtes à tour de bras, l'ancien esclave est bourreau. L'inquisition l'emporte sur l'Église qui l'emporte sur l'amour, comme la Terreur l'emporte sur l'élan de la prise de la Bastille.


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Le concept du devenir est lui-même faux, comme le savent les chinois et les hindous qui n'y ont jamais consacré la moindre importance. Sachant que le réel est imprévisible, les cultures vraiment sages avancent prudemment et pas à pas, sans revenir en arrière. L'Europe a toujours choisi de bondir puis de reculer, et nous sommes dans la phase d'un recul conséquent, qui ne laisse même pas entrevoir de nouveau rebondissement. L'Europe est un signifiant vide qui n'attrapera jamais au lasso les peuples censés la représenter. La seule qui ait jamais existé était celle de quelques savants et philosophes, qui se moquaient des frontières, de l'argent et du passé, et qui aimaient l'intelligence davantage que leur pays. C'est la prétendue construction de l'Europe qui soulève les particularismes nationaux, qui seraient restés tranquilles si les choses avaient avancé à leur propre rythme. Mais la glorieuse pensée du devenir a une fois de plus voulu mettre la charrue avant les bœufs, soumettre la réalité, qui n'en demandait pas tant pour se retourner contre elle.


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Une épée de Damoclès ne tranchera jamais le nœud gordien, pourtant nous ne savons faire qu'une chose, accumuler les menaces jusqu'au point de non-retour. Et c'est sans doute parce qu'elle est menée sans principes philosophiques que la politique parvient à de telles catastrophes. L'être humain est rationnel pour Descartes, comme si la pensée était panacée, irrationnel pour Freud comme si tout se passait « en-dessous de la ceinture ». Pour certains penseurs, nous disposons d'une réelle liberté, pour d'autres les dés sont pipés par les conditions de la naissance, qui facilitent ou non l'honnêteté, la confiance dans la vie, la confiance dans les autres, la confiance en soi, tandis que certaines empreintes parentales restent indélébiles quand elles sont extrêmes. Nous nageons encore en plein idéalisme quand nous ne tenons pas compte de ce mélange entre ténèbres et lumières, et que nous croyons donc que chacun rêve d'un meilleur devenir. Les cyniques préfèrent un monde duel pour justifier leurs malversations, les puissants prennent prétexte d'un homme immuable et animal pour employer la corruption à leurs fins, une bonne part de l'intelligence démissionne et devient complice du mal par réalisme. Cette vérité a toujours bouleversé les philosophes, qui refusent une intelligence soumise, mais la voient se déployer partout autour d'eux, et leur louange de la Raison visait en partie cet affranchissement de la logique des faits qui entraine lâcheté, résignation et ressentiment. Il y a autant de weltanschauung que d'êtres humains, et propager la sienne ne sert à rien, puisque le sens se dégrade à chaque nouveau disciple, mais il est vrai cependant qu'une réflexion poussée sur les pistes que le mental a prises dans la philosophie de notre continent nous permet de remettre les choses à leur place, d'identifier les déséquilibres d'un côté, et les modes de l'autre.


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La résistance philosophique ne peut s'organiser que dans l'individu qui traque, en lui-même, chaque déni potentiel de la réalité. La chasse à la projection devient une planche de salut. Socrate, Héraclite, Tchouang Tseu, Parménide et Bouddha, il s'agit du même combat.


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Comment donc se fait-il que les rassemblements idéologiques, en train de se former, se dispersent immédiatement ? Peut-être y-a-t-il quelque chose de si unique en chaque homme, si caché et si secret, qu'une seule chose est possible: que chacun crée sa propre philosophie. S'il n'est pas capable de l'inventer de toutes pièces, l'être humain peut réfléchir puis ruminer, et faire un bouquet avec ce qu'il cueille à droite et à gauche. Sinon, nous tombons dans le syndrome des «oeillères de la vérité», la psycho-rigidité, le dogmatisme qui serre les dents, autrement dit: hors de ma propre vision des choses, point de salut. Ralliez-vous à mon panache blanc, ou vous serez mes adversaires. Même les cercles ésotériques, dans lesquels l'écoute devrait prédominer, sont sujets à des tremblements de terre, par la concurrence des influences des leaders, et la navigation à l'aveuglette entre le respect au pied de la lettre du dogme et la tentative d'innovation et de réforme, qui tiendrait compte d'éléments nouveaux. Il reste donc à savoir si personnaliser une philosophie, si l'habiller de ses propres projections, permet de la vivre correctement. Personnellement, je n'en ai pas la conviction. Ou bien il faut suivre une voie précise et s'y tenir, c'est-à-dire obéir, ou bien il est nécessaire de n'obéir qu'à soi-même, qu'à sa propre perception des choses, et rien n'empêche de récolter ici et là de petites vérités opérationnelles, celles dont nous avons vraiment besoin. Si l'on fait réellement sien un système, il est nécessaire de conserver son principe directeur, sinon pourquoi ne pas créer soi-même son propre tao, son cheminement, qui ne dépend de personne? Dans la pratique de l'obédience, l'ouverture peut se fermer au nom des principes, et produire le dogmatisme et l'intolérance, de même que de ne dépendre que de soi comporte le risque de changer trop souvent d'orientation pour conserver fermement le but en chemin. Il vaut sans doute mieux créer sa propre philosophie bancale et tâtonnante, avec une sincérité sans faille, qu'en suivre une entièrement mutilée, parce que nous aurons supprimé les prédicats qui nous gênent. Une doctrine constitue le circuit d'un fonctionnement, qui ne sera conforme que si les préceptes sont respectés. Il est impossible d'être bouddhiste et de conserver un jardin secret de croyances, malvenu d'être taoïste et substituer le dieu créateur au Tao, qui n'a pas besoin de cet intermédiaire pour créer la cohérence absolue de la Manifestation. Le philosophe socratique ne cesse de travailler sa propre vision du monde et de lui-même, et sent à un moment donné que toute obédience, même la plus élevée ou la plus parfaite, n'est que le miroir déformant de ses espérances. L'espérance est l'adversaire qui déracine en poussant en avant, alors que la foi en l'être est un appui sans faille, qui creuse la mine du présent sans discontinuer. L'Intelligence baptise le philosophe dans les eaux du fleuve d'Héraclite quand il comprend que dire la vérité déclenche le jaillissement du mensonge — juste à côté. Alors, à partir de ce moment-là, il est possible de se taire sans éprouver la moindre trace de culpabilité.


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Ce récapitulatif nous a permis de fonder la nécessité de philosopher, c'est-à-dire de penser par soi-même. De cette manière, nous n'avons plus à opposer la philosophie ontologique, qui concerne le travail du moi sur le moi par l'observation et le discernement, de la philosophie qui consiste à étudier la société et l'Histoire, pour comprendre notre environnement. Bien que l'on puisse ne pratiquer que l'une ou l'autre, la phénoménologie a plutôt ouvert une voie où les deux approches pouvaient s'épauler, et rien ne nous empêche d'être à la fois un Socrate, cherchant le fond du réel dans sa propre perception du percevoir, et un anthropologue de la culture capable d'analyser la complexité du monde urbain actuel, comme les précurseurs de cette voie se fondaient dans la vie des indigènes amérindiens ou africains. La philosophie réaliste a pu être légère à l'époque de Gilles Deleuze, car l'avenir n'avait pas encore sombré, et créer des concepts pouvait être une occupation singulière et enrichissante, et c'était d'ailleurs pour Gilles la définition même de la philosophie. Et il est vrai que quiconque se penche vraiment sur un auteur contemporain finit par être contaminé par sa propre forme d'intelligence qu'il pourra appliquer à son tour, sans pour autant l'imiter. Nous ne comptons pas dans cette catégorie, celle des philosophes, les thuriféraires d'une gauche à l'agonie, devenue un impérialisme parmi les intellectuels médiatiques, ni les majordomes de la droite qui ne parviennent pas à transformer leur nostalgie en propositions. Il existe quelques équilibristes que ce clivage ne concerne plus. Parfois, l'intégrité se devine chez ceux qui restent au plus près de l'amour de l'intelligence et sentent que ce n'est pas une chose avec quoi plastronner, ni que l'on se met dans la poche facilementQu'on me permette donc de citer Bergson, Lévinas, Deleuze, Jankélévitch, Jacqueline de Romilly, Jerphagnon, Boris Cyrulnik, Edgar Morin, Michel Onfray, Frédéric Lenoir, François Jullien, Roger Pol-Droit, Régis Debray, André Comte-Sponville, Patrice van Eersel que je consulte. Ils se tiennent au-dessus des penseurs voulant ranimer Jaurès en se succédant pour lui faire du bouche à bouche, au-dessus des Cassandre aux regrets cristallins et nostalgiques de «l'ordre», au-dessus des penseurs médiocres mais acharnés, ne sachant ni pratiquer la philosophie ni s'en tenir à l'Histoire. Mélangeant les deux disciplines dans une seule expression qui s'abâtardit, ces nouveaux sophistes, spécialistes de la prospective, nous dépeignent avec une telle complaisance les catastrophes qui nous guettent qu'on finit par s'imaginer qu'ils les appellent de leurs vœux, et veulent qu'elles se produisent, par le système de l'auto-prophétie.. Deux excès qui s'annulent ne produisent rien, la philosophie socratique constitue le seul échappatoire.


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Ni le mythe du futur triomphant dans l'égalité ni celui de l'avenir s'accomplissant par un retour en arrière ne sont compatibles avec l'exercice du présent.


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L'alternative est de chercher à l'Est la puissance du présent pour le présent, c'est-à-dire la réalité de la réalité, le flux des secondes. Les intellectuels occidentaux distinguent mal le présent effectif de son prolongement dans le devenir. Le présent, le temps qui passe est ainsi déchiré sans cesse par ceux qui le tirent en arrière et ceux qui le poussent en avant, et les deux catégories se battent avec fureur. Ils ne vivent les uns que par rapport aux autres, hors du présent absolu, la pensée contaminée par des virus idéologiques, des vues de l'esprit donc, des écrans de fumée en retard sur l'Histoire. Le philosophe cerne l'humeur et les courants de son époque, et se méfie de leurs miasmes, de leurs influences, de leurs retours de manivelle. Il convient de se laisser aller dans l'intelligence sans jamais la ramener à soi, sans l'exploiter, et c'est là, — et là seulement qu'elle inspire. Cette voie a été suivie par Bergson, et les rationalistes ont ainsi été semés, mais comme les projets idéologiques échouent sans cesse, même les raisonneurs finiront par admettre que l'inspiration est souhaitable, et qu'elle ne dépend pas des seules propriétés d'organisation de la raison. L'élan vers l'inconnu, dans l'urgence, viendra contrebalancer le pouvoir conceptuel, et deviendra stratégique. Pour le moment nous devons renoncer au devenir pour établir les lois de la meilleure perception possible du présent, ou nous enferrer dans les conceptions erronées de ce qui nous attend.


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Le philosophe qui s'est suffisamment dégagé de la glu des modes de pensée pour voir de quoi il en retourne, a réfléchi après avoir rivé à son cœur l'intention de comprendre et non pas celle d'interpréter. Il sera donc ému, parfois jusqu'aux larmes, de voir que les abeilles, auxquelles nous prêtons si peu d'intelligence, se débrouillent cent fois mieux que les hommes pour vivre entre elles et travailler. Il y a dans cet écart, entre la perfection de l'automatisme et l'imperfection de la pensée, un fossé que nous ne savons pas franchir. Si le gain mental ne produit que du désordre, ce qui n'est pas une hypothèse si dénuée de fondement si nous pensons à Hiroshima, 6 août 1945, préparé par les dix années précédentes qui ont vu se perpétrer un génocide en Europe, nous avons lieu de douter que la pensée, dont nous faisons si grand cas, nous sorte vraiment d'affaire, d'autant que nous détruisons notre milieu. Aucun animal, aussi bête soit-il, ne s'en prendrait à son milieu puisque sa vie en dépend, mais l'homme n'est pas un animal. Il fait mieux, et en faisant mieux il fait aussi pire, car telle est la loi du Tao qui pousse en avant tous les possibles.


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Il apparaît donc de plus en plus dérisoire de placer quelque espoir dans «la philosophie». Elle est en partie contaminée par le clivage idéologique, mais c'est anyway aux philosophes de sauver le mental de lui-même, car ils peuvent mieux le comprendre que ceux qui ne s'adonnent pas à la pensée. Nous devons donc tenir le coup, si nous reconnaissons en l'intelligence un pouvoir supérieur, un guide, et non pas une simple procédure à notre disposition pour nous emparer du réel comme bon nous semble. Nous résisterons aux sectes idéologiques, politiques ou spirituelles, et creuserons notre voie au milieu du tissu d'inepties qui se répandent chaque jour davantage. Nous avons des maîtres partout, des chamans fort éloignés et analphabètes aux lettrés chinois calligraphes d'avant Confucius, des Pères de l'Église dévorés par leur foi aux inventeurs de la philosophie pratique capables de créer des thérapies de l'âme et des modèles structurels de relations: nous sommes donc cernés par de multiples témoignages de l'Intelligence unique et souveraine, mais notre erreur est encore de personnifier ses instruments, de nous attacher aux figures humaines, ce qui nous fait exagérer les différences, et diviser inutilement les démarches identiques sur le fond, le voyage de la traversée des apparences. L'homme Bouddha est bien plus proche de l'homme Socrate que ce que l'on imagine si l'on se noie dans Platon d'une part et dans la tradition bouddhiste d'autre part. C'est leur intention qu'il est nécessaire de capter, comme une abeille suit infailliblement l'itinéraire du champ de fleurs. Ces deux modèles représentent le Même: la décision de ne pas être dupe de la pensée, décision qui suit son cours, ne baisse jamais les bras, et parvient au havre de la vision qui remplace les opinions, les faux rapports de causalité, et qui désagrège autant les illusions de l'avenir. Nos maîtres ne nous demandent pas que nous les imitions: s'ils sont arrivés à la maîtrise, c'est justement parce qu'ils n'ont suivi qu'un chemin, le leur.


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Et ce que nous pouvons reprocher à la raison occidentale, dans le but de nous en libérer, c'est son avidité d'argumentation, de démonstrations, de preuves, son esprit procédurier de bon avocat cherchant le vice de forme pour faire acquitter un meurtrier. Ainsi, au-delà d'un certain point, l'érudition se retourne contre l'intelligence, et la mémoire paralyse l'essor de la compréhension. Il est dangereux de passer au crible, interminablement, un auteur. En effet, on y découvre la loi du mouvement absolu que seuls les chinois de la grande époque ont explicité, avec Héraclite bien sûr. Le philosophe conséquent absorbe une grande quantité d'Histoire chaque jour, et son point de vue varie. Une fois que l'on aura découvert, au bout d'une longue patience, qu'il y a trois Nietzsche, l'esprit peut s'embourber à les départager, un peu comme on hésite longuement en contemplant la carte quand on va dîner dans un établissement exceptionnel. L'éros mental peut se prendre au jeu de regarder de trop près, de focaliser, jusqu'à devenir prisonnier d'une œuvre. Il s'agit là certes d'un luxe, mais plus d'un philosophe potentiel ne trouve pas l'amorce socratique pour avoir nagé trop longtemps dans les eaux troubles des contradictions qui apparaissent, sur une longue période, chez la plupart des penseurs professionnels. Retenir les grandes lignes de chacun, voir en quoi elles déterminent des weltanschuung qui convergent, se croisent ou s'opposent, est un travail beaucoup plus léger, riche et amusant.

On peut dire d'un philosophe qu'il a raison quand il ne se trompe pas, et c'est déjà une information précieuse. La plongée de Nietzsche dans la frustration de ne pas être Dieu a remué le couteau dans la plaie de nos limites, quelque chose sans doute de salutaire, mais il est hautement improbable que l'éternel retour soit une réalité. Il est très difficile de jouer deux fois la même partie d'échecs au cours d'une vie alors que les règles en sont cent mille fois plus simples que celles de la Manifestation, qui étale son prodigieux secret depuis des millions d'années. Faut-il condamner Nietzsche pour ce faux pas impardonnable, brûler Descartes parce qu'il mettait rarement dans le mille, faut-il remonter dans le passé et tuer Engels et Marx, seul moyen d'éviter les goulags d'U.R.S.S, ou faut-il se faire à une logique de l'Histoire qui combine avec génie l'imperfection humaine et ses nombreuses qualités en acte?


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L'idolâtrie de l'analyse, ce mantra des années soixante-dix qui envoûtait tout un chacun... est une survivance. Analyser décompose, point final. Seule aujourd'hui la synthèse nous sauvera. La vision systémique fait entrer des ensembles de lois entières, de fonctionnements, dans d'autres ensembles plus inclusifs, en remontant vers l'Un. Découvrir le véritable enchaînement de l'Histoire devient alors possible, et s'y faufiler en trouvant sa place sereine et imprescriptible devient l'ascèse du philosophe socratique. En 1969, nous nous sommes posés sur la lune (ou avons fait semblant de le faire).


Depuis, aucun ici n'est séparé d'ailleurs.


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Nous nous en tenons à dénoncer l'irréparable, avec le cœur, dans un sursaut d'animal blessé, tout en cherchant le soleil d'une intelligence divine, que nous ne trouverons pas dans le passé. Nous vivons dans un monde de potentiels empêchés de surgir à moins qu'ils ne prolongent les idéologies dominantes qui confondent la raison et la religion du contrôle, du calcul et de la prévision truquée...


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Devenir profondément lucide déclenche des effets secondaires. En se mettant à penser par soi-même, les choses vont être différentes, les proches ne suivront pas tous, et l'on devient moins assuré de sa destination extérieure, alors que l'orientation intérieure, elle, s'accroît. Certains refusent cette substitution, et s'arrêtent en chemin. Il y a donc une identité profonde entre l'accueil du temps qui passe et l'accueil de soi-même. Bergson est parti sur cette piste, en montrant que l'intelligence survit au mystère, s'y déploie à l'intérieur, et n'a pas besoin de le circonvenir, tandis qu'elle accepte le terrain de jeu de l'existence: toutes nos analyses nous montrent en effet dans la vie un effort pour remonter la pente que la matière descendL'évolution créatrice, 1907, un siècle après la phénoménologie de l'esprit.. Il y a dans cette sentence quelque chose d'aussi violemment vrai que dans certains fragments d'Héraclite ou de Parménide. La seule vision de ce double mouvement nous révèle le principe de la réalité, et nous invite à reconnaître dans l'effort le mouvement ascendant qui nous empêche de sombrer dans la séduction émolliente de la matière.


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Les morales religieuses, les éthiques philosophiques, les ascèses spirituelles, la voie ou la sadhana sont autant de démarches qui découlent de cette simple vision, mais d'une telle profondeur qu'elle permet de comprendre l'ensemble du réel par un schéma d'une simplicité enfantine. Il est facile de comprendre qu'Henri ne se satisfaisait pas de la raison pour philosopher. L'étendue et le temps lui semblaient si irréductibles qu'il avait cessé de vouloir soumettre la réalité à sa propre weltanschunng, mais il devinait une extension possible de la conscience, aussi bien par le ressenti que par l'intelligence, qui pouvait placer le chercheur dans une réalité légitime venant à bout du combat entre l'immanence et la transcendance. Mais pour résoudre cette épineuse question philosophique par excellence, il était nécessaire de laisser l'Histoire quelque peu de côté, pour en revenir à la source même de la perception, et se laisser emporter par un présent à la fois unique dans l'instant tout en demeurant le fil entre le pérenne du passé et le virtuel de l'avenir cherchant à inspirer.

Il voulait étendre sa capacité d'absorber la vie en lui, avec amour et intelligence, ce qui en fait un cas particulier, il évite l'écueil de l'idéalisme et du sentimentalisme, rejoint ainsi quelques approches du même genre, comme celle de Spinoza, qui pourtant semble parfois tomber dans le piège du «système», fort à la mode à l'époque, et dont seul Nietzsche sera le fossoyeur bien plus tard.

Bergson n'était plus dans l'énoncé du discours à produire des solutions, mais dans celui des bonnes interrogations, et c'était sacrilège à l'époque: un pragmatisme matérialiste acharné, terre à terre, dévorait tout sur son passage.


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La finance autant que le communisme appartenaient à la même préoccupation horizontale, oublieuse du mystère intérieur de l'humain et de son potentiel. Bergson ne sera pas retenu par la culture comme il le méritait, il réhabilitait le yin, l'écoute de la vie immémoriale, la réceptivité amoureuse, ce qui tombait mal dans cette époque s'acharnant au devenir par la lutte des classes, ce petit canard noir imprévu sortant des couvées hégéliennes. Avant de défendre l'intuition philosophique dans un congrès en Italie, il aura rencontré William James. Plus l'échec s'avèrera des idéologies, plus le retour à Socrate sera naturel. Avant, les penseurs devront faire le deuil de l'idée de transformer la société par un dogme prospectif.


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Le philosophe justifiera sa propre présence au monde, et c'est en cela qu'il est remarquable. Il n'occupe pas juste une place qui lui revient par le hasard de la naissance, il creuse autour de ce fait énigmatique, et cherche de quoi il en retourne, il travaille avec les représentations pour ordonner ce qu'il perçoit de la réalité, puis il peut les congédier comme des outils devenus inutiles, et se rendre à la présence indicible, qu'aucun tableau ne capture. De ce point de vue, Montaigne a tracé la voie, il reste non un modèle, mais l'exemple d'un homme sachant accorder au présent qui passe une réelle importance. Je laisse ainsi entendre que penser par soi-même peut s'effectuer sur une base similaire: point n'est besoin de bâtir un système. La logique d'un journal philosophique est beaucoup plus intime que celle qui préside à l'élaboration d'une vaste configuration homogène, mais ce n'est pas pour autant que le contenu en soit décousu.

Les puzzles à base de pièces géométriques sont faciles à reconstituer, nous pouvons y placer Descartes, Kant, Hegel, Marx par exemple, mais les puzzles qui contiennent des pièces biscornues peuvent aussi s'assembler correctement. Ils répondent à une logique d'apparence discontinue et il faudra davantage de manipulations pour trouver l'emboîtement des pièces, mais à l'arrivée il peut être plus jouissif de s'identifier à Montaigne qu'à Descartes. Avec Michel, nous nous enfonçons à la verticale dans l'humain. C'est un homme qui souffre et qui le dit, alors que René n'affiche que ses succès et ne vend que des postures tandis qu'il laisse la religion là où elle se trouve. Il saute à pieds joints un fossé infranchissable, et prouve l'existence de Dieu.

Entre les puzzles géométriques courants et les ensembles aléatoires, existent des puzzles merveilleux, symétriques, mais d'une extrême complexité. Cliquez pour aller voir le pavage de Penrose et vous me comprendrez. Hegel a construit un système conceptuel qui correspond à une mosaïque de Penrose. Voilà, nous savons que chaque philosophe affirme un bon nombre de choses, soit qu'elles se suivent, tout simplement, soit qu'elles s'organisent entre elles. Etant donné que les aphorismes et les fragments frappent parfois comme un coup de tonnerre dans le ciel bleu, on ne peut pas conclure qu'un «système» philosophique soit supérieur à une simple expression condensée, comme chez Héraclite, ou linéaire comme chez Montaigne. Cela nous oblige à abandonner la comparaison et à lire en toute innocence les auteurs, en nous gardant bien de les hiérarchiser. Toute la philosophie forme elle aussi un puzzle. Quant aux doctrines, combien laissent-elles la porte ouverte?




8 Se libérer des concepts



1 La raison



Ayant l'impression d'écrire en spirale, je me retrouve à nouveau à la hauteur de la question de l'interprétation des concepts. J'ai esquissé l'idée que le brouillard entourait la Raison, la volonté, le devenir, qui sont des piliers dans la philosophie européenne. Pour la raison, elle est difficile à saisir, et elle évolue d'une époque à l'autre, ce qui oblige à devenir un historien de la philosophie pour employer le mot correctement. Même propre sur elle comme un sou neuf, il est difficile de faire de la raison un guide, puisqu'elle n'ordonnance que les représentations, et qu'à la rigueur elle dénonce les pensées fausses, qui veulent établir des certitudes à partir des émotions et des sentiments. Mais ce travail-là est-il suffisant? On peut lui préférer d'autres guides, l'amour, la volonté, la recherche de la perfection, l'harmonisation du moi, et, finalement, si cette Raison ne se soumet à rien, elle peut devenir mécanique, totalitaire, insensible... et ne vivre que pour elle-même, dans le dogmatisme, faisant ainsi des prisonniers parmi les penseurs qui la courtisent avec trop de zèle.

Ceci dit, elle décore le désordre avec génie, il faut au moins lui reconnaître cette qualité, de découper des formes géométriques dans le tissu de la pensée, de faire tenir ensemble des concepts avec rigueur. Mais s'ils se valident les uns les autres et que les présupposés sont faux, alors la raison est contrefaite. Elle n'est donc pas d'un usage facile, des préférences souterraines pouvant parfois se faufiler dans un enchaînement conceptuel subrepticement. Elle possède quelque chose de si esthétique qu'elle permet de faire de la musique avec des idées. Mais en tant que signifié, non merci. La raison ne cesse de jouer à la chenille, chrysalide, papillon sauf que le papillon ne meurt pas, transmute en une nouvelle espèce de chenille, et c'est sans fin que ça avance vers un nouveau papillon. Du coup, de quelle marque de papillon parle-t-on, je vous le demande droit dans les yeux! Toute œuvre rationnelle n'est qu'une séquence, un bout de pensée supérieur. Et si nous cherchons le contact ressenti avec le réel, la seule perception rationnelle ne suffit pas, elle n'a jamais entraîné le reste de l'homme dans le mystère absolu. Elle ne crée pas le besoin d'être, mais ce dernier dispose avec elle d'un outil remarquable.


La raison peint en trompe-l'oeil en oubliant notre verticalité, aussi faut-il toujours la ramener à l'unité de la polarité, et même, à l'unité des opposés, que la culture a sacrifiée, même dans la philosophie, au profit des enchainements conceptuels. En scrutant la polarité, il est possible d'aborder le fonctionnement de l'esprit, voir comment il louvoie entre les deux pôles, comment il peine à les réconcilier, alors que l'immense univers les manifeste dans une égalité merveilleuse. L'immanence/ transcendance, la vie/la mort, l'individu/la société, la pensée/ la nature, la justice/l'illégalité par exemple, le sujet/l'altérité, le passé/le devenir sont autant de toiles vierges qui appellent le pinceau, mais il serait dangereux de prendre trop au sérieux les tableaux, qui ne cesseront de se succéder.

La dualité fondamentale du mouvant et du permanent résiste à toute entreprise de description précise. Le geste du peintre, du philosophe est vivant, alors que la critique de son style fait perdre un temps précieux et dispense de peindre soi-même. Réfléchir dans le musée conceptuel de la philosophie, c'est désormais se perdre dans un dédale, tant les travaux se sont accumulés. Cette méthode devient de plus en plus aléatoire par l'abondance des matériaux et trouver la philosophie droite, qui se passe de concepts, constitue donc une économie remarquable.

Mais il n'y en a pratiquement pas de traces en Occident, sauf celles justement des «obscurs» qui ne disent pas grand-chose, mais de si concentré que toutes les interprétations sont possibles. On a projeté sur Héraclite des livres entiers de rumeurs, ses fragments sont l'énoncé d'expériences spirituelles et non pas de simples conceptions philosophiques discutables. Nous sommes aujourd'hui certains que les mots ne dictent pas l'itinéraire au lecteur. Sinon, il suffirait de lire et relire les patriarches zen pour récolter le satori, ou s'acharner sur Sankara pour tomber dans la Conscience impersonnelle, ou traduire Tchouang Tseu (ce qui demeure un défi) pour embrasser le tao.


La raison ne peut mener au-delà d'elle-même et en revanche, elle peut nous faire tourner en bourrique en nous soumettant à des ordonnancements de pensée logiques et irréfutables, mais qui ne décident pas du cheminement vers l'être. La Raison doit être prise en charge par le cœur ou l'âme, comme saint-Augustin et Blaise Pascal l'ont établi après bien d'autres, c'est alors qu'elle ne redoute plus l'intuition et travaille avec elle.


2 La volonté



La volonté ? Bien que définissable, en suivre le cours dans la réalité est impossible, car la chose en question se mélange à tout le reste, il y a de la volonté dans la nature et le désir, voire dans l'atome en tant que potentiel vers la molécule. Puis la volonté, voici qu'elle se vautre un peu partout dès qu'elle n'est plus psycho-rigide, et elle se faufile dans la convoitise, la cupidité, l'avidité, l'ambition, l'orgueil et l'arrogance, le narcissisme qui veulent plier la réalité aux attentes de l'ego; partout où il y a quelque chose à atteindre, il y a de la volonté pour garantir l'orientation, et la volonté dite consciente devra se battre contre les volontés inférieures, dans lesquelles la raison n'a pas de place. Parce qu'il faut un chemin vers le but, et voilà donc aussi que l'abeille obéit à une volonté, même si elle n'est qu'automatique, qui est d'aller butiner. Dégager la volonté de ce qui n'en est pas constitue un travail interminable. Ce sont plutôt des volontés différentes qui se battent partout entre elles, à moins que l'Inde ait raison, et qu'il ne reste finalement que le chit-tapas qui part de l'avant et fabrique toutes les manifestations de la volonté.

Il n'y aurait alors que le pur tamas (l'inertie) qui y échapperait. Quand il touche la nescience originelle, une expérience majeure dans la descente vers la matière, qui relie à l'obscurité sidérale absolue, antérieure à toute forme de conscience, le yogi en revient émerveillé par l'immanence et tous les efforts qu'elle prodigue pour monter vers la lumière et la conscience. De la plus fragile à la plus puissante, toute forme d'action est traversée par une volonté, et elle est aussi présente dans le subconscient, que dans la vie et le mental générique, qui défend le territoire de l'ego.


Le repos apparaît comme une volonté de «retrait», la phase nécessaire pour scander le vivre dans son élan, ce que les chinois, les druides et les chamans savent parfaitement. Ayant conservé un contact avec la nature, ils respectent les phases de repli, se méfient de la précipitation considérée par notre culture mercantile comme sacrée dans la course au profit. Nous avançons donc, en nous demandant ce qu'il y a à tirer d'une utilisation des concepts si l'on peut inventer la réalité qu'ils sont censés dépeindre, au lieu de voir le mécanisme absolu de la polarité, qui se déploie en des alternatives innombrables. Si un concept est isolé de son contraire, il finit rapidement par s'égarer, en oubliant le perpétuel contrepoids de ce qui s'oppose à lui, puisque rien n'est séparé. Il y a toujours eu des penseurs qui se sont méfiés de l'autonomie du langage et de la facilité du discours à associer des mots qui renvoient davantage à des notions qu'à des réalités. Mesurer la distance entre le mot qui assigne et l'objet qui est assigné, tel est l'enjeu de la philosophie socratique. Certains se rendent compte d'une distance incommensurable entre le terme et la réalité qu'il désigne. Pyrrhon, Montaigne, Wittgeinstein n'y sont pas allé de main-morte, et nous rappellent sans cesse à distinguer le vu du pensé, le compris de l'interprété, le ressenti du virtuel.


3 L'être



C'est le concept absolu, plus neutre que Dieu, et immensément riche. Parménide et certains auteurs des Upanishads l'évoquent si bien qu'il est probable qu'ils en aient fait l'expérience. Tout le monde ou presque l'utilise d'une manière algébrique, c'est-à-dire purement virtuelle — imaginaire, sans en avoir fait la moindre expérience. Cela donne parfois des contrefaçons admirables, par exemple chez Martin Heidegger qui s'est cru pouvoir se l'approprier. Il a inventé des termes totalement abscons, qui sont intraduisibles, mais son affaire était bien montée, car il a fait autorité un moment. Il s'est débrouillé pour concocter un joli puzzle, mais c'est loin d'un pavage de Penrose, de simples carreaux ordinaires entourant une petite rosace au milieu, où l'on peut lire: je suis le centre, je suis l'être. Et ça a marché. Il devait en vouloir à Husserl d'être meilleur que lui puisqu'il est devenu le théoricien de l'antisémitisme.

Je ne vois pas comment on peut atteindre l'être et être xénophobe, pas plus que je ne vois comment on peut prouver l'existence de Dieu en méprisant la religion. Mais grâce à ce genre d'exemples, nous comprenons que rares sont les philosophies exhaustives. La plupart ne sont que des pièces rapportées si nous considérons l'Histoire globale, et elles ne sont valides qu'à l'intérieur de cadres fermés, qu'elles définissent d'ailleurs avec complaisance, pour échapper à la critique. Il est très tentant pour un philosophe d'employer le concept d'être parce que c'est l'auberge espagnole qui ressemble le plus à un château en Espagne. On peut y fourguer tout et n'importe quoi sans même savoir ce que c'est, et c'est gratifiant de s'imaginer ainsi penser dans les hauteurs. Tout peut tourner autour de cette notion en respectant le vide du centre, c'est à-dire que le concept être est creux dans l'absolu, ne renvoyant à rien d'autre que lui-même, embrassant des catégories entières, l'être est finalement très vorace en tant que concept, quant à sa réalité, elle est insaisissable par le discours, tout au plus peut-on indiquer des chemins hypothétiques censés y mener. Je suis est une manière de parler qui fonde une identité, toute identité. L'infinitif embrasse tous les existants, c'est une sorte de salut bon marché. Algébriquement, l'être, c'est ce qui justifie tout le reste de la philosophie, quelle que soit la manière dont il sera employé..


C'est l'interrogation première et dernière. Quand la raison aura disparu, assassinée sous des milliers de formes, de définitions, et que ses échecs auront été recensés, l'être sera toujours vintage. On peut parler des siècles de l'être sans le rejoindre,


c'est aussi un manque absolu qu'on s'approprie par la magie primitive du discours.


4 Dieu



Il existe un signifiant vide encore plus immense que l'être, et c'est Dieu. J'ai entendu beaucoup de prêtres en parler comme s'ils convoquaient leur sacristain, avec une intimité absurde; en Inde, les pandits et les brahmanes cultivés n'ont pas peur d'afficher, bien souvent, qu'ils vivent au même étage, et ils vous disent de Sa part ce que vous avez à faire. Bref, la philosophie, c'est difficile d'en faire quelque chose de plus rigoureux que la religion, car elle pousse toujours à «croire» en quelque chose, même si elle prétend le contraire.

Les rationalistes convaincus qui prétendent ne rien croire, sont souvent tellement attachés à la Raison, qu'ils finiront par croire en elle et la diviniser. Ils seront convaincus de son infaillibilité, ce qui finira par poser «les oeillères de la vérité» sur leurs démarches. Il y a ainsi toute une culture occidentale obsessionnelle dont les victimes ne croient que ce qu'ils voient: ils identifient l'homéopathie à l'effet placebo, incapables de raisonner sur le pouvoir infinitésimal très puissant à l'échelle infime; ils réfutent la magie sans se rendre compte que le wi-fi qu'ils ne cessent d'utiliser, obéit exactement au même principe. Toutes ces personnes en veulent à Dieu, qu'elles considèrent comme une extension du paranormal, car elles ont compris que son concept est utilisé pour justifier l'injustifiable, et de ce point de vue là, elles ont raison. Mais il faudra bien un jour qu'elles découvrent l'envers du décor, c'est-à-dire admettre qu'il existe un nombre incalculable de choses, imprenables par la raison. Il y a des réalités qui ne sont pas faites pour être saisies par ce principe intellectuel de la raison, car rien ne prouve que l'univers n'ait été créé que pour être absorbé dans des modes de compréhension logique. C'est certes merveilleux que Pythagore ait révélé un ordonnancement compréhensible et qu'il ait ainsi fait de l'intelligible une arme pour rejoindre les principes, mais peut-on réduire toute l'approche de la réalité à quelques démarches seulement, sous prétexte qu'elles portent quelques fruits? Bien maigres, si nous faisons le bilan de l'Histoire.

Bien qu'Hegel semble rigoureux, quand il se rapproche, sans le faire exprès d'ailleurs, de certaines considérations chinoises, c'est son intuition qui a vu la chose, après avoir dépassé la dialectique binaire. Il y a chez cet auteur l'affirmation que quelque chose peut sortir d'une autre chose qui ne lui ressemble pas, et ne serait-ce que pour se rendre jusque-là, il aura fallu atteindre une largeur d'esprit qu'on ne trouve pas chez Kant, par exemple. Il a également vu de très près comment un principe, pour survivre, peut se scinder en des formes qui se combattent, dans une sorte de diversification qui est intolérable pour la raison.

Une vérité ne peut s'exprimer d'une manière monolithique à travers un groupe d'hommes. Chacun s'en emparera à sa manière, et les conflits apparaissent entre eux pour défendre cette même vérité.

C'est si fondamental de voir cela que ce n'est pas une opération intellectuelle, mais quelque chose d'autre, de plus profond, une vision qui dispense de faire confiance au groupe d'une part, et qui fournit d'autre part une tolérance immédiate et naturelle, parce que le processus aura été contemplé et vérifié un nombre de fois conséquent. C'est certain que l'échec de Napoléon a en partie engendré le désaveu d'Hegel chez les élites, un visionnaire qui aurait pu convertir au pouvoir de l'intelligence la minorité pensante de l'Europe dans une époque pas trop troublée. Mais, plus le philosophe construit, plus il impose son canevas aux autres, et plus c'est humiliant pour lui de se remettre en question quand d'autres bifurcations apparaissent. Il lui faudra démanteler et ouvrir tant de fenêtres qu'il n'y aura bientôt plus de cloisons, plus de bâtiment, et se retrouver tout nu dans le vent, après avoir construit une prison qu'on prenait pour un palais, constitue pour certains une expérience libératrice, qui propulse dans le Soi, tandis que d'autres sont infiniment blessés et ne savent pas remonter en selle. Notre regard est impitoyable et découvre pourquoi les philosophes ont échoué. Ils ont voulu enrôler le mental, alors que le yogi, l'adepte, l'initié, se laisse embrigader dans l'immense mystère de la réalité unique, et dissout ses propres prétentions, dans l'écoute exhaustive.


Je ne défends donc pas la philosophie, mais j'ai besoin de la reconstruire pour saisir les mentalités énergétiques des époques. Par exemple, il est clair qu'aujourd'hui le climat mental diffère de celui des années 1970. Dieu avait changé de sens, il était dégradé au rang d'hypothèse, c'est-à-dire que le dieu créateur n'intéressait plus personne, mais toute une jeunesse recherchait «le vrai dieu» dans une adhésion cosmique, dont Timothy Leary s'était fait le chantre. L'Inde était à la mode, et elle enseignait que Dieu n'avait aucun interêt si l'on ne se rapprochait pas de Lui, par la méditation, l'éveil, voire certains types d'extases dans l'immanence. Aujourd'hui, l'image de Dieu est à nouveau généralement négative, à cause du retour des intégrismes. Le climat mental, rapidement, change dans tous les domaines.


5 La liberté



Grosso modo, jusqu'en 1980, rien n'était pire que la famille, c'était le concept même de la première «aliénation», concept qui obsédait les intellectuels de l'époque sans exception, qui en voyaient partout, de l'aliénation. Jacques Lacan et les mouvements de défense des homosexuels, qui commençaient à s'organiser, en 1970, n'avaient que ce mot-là à la bouche, un terme qui s'est largement galvaudé, et dont l'occurence diminue, tandis qu'il est à la disposition des professionnels du discours, qui la situent chacun selon leurs préjugés idéologiques. Si l'aliénation demeure, le concept s'est raréfié. Aujourd'hui, la famille devient une valeur sûre, les homosexuels veulent se marier et adopter, les séries télé encensent le clan, il y a un retour aux fondamentaux très étrange, avec des relents réactionnaires certains, qu'aucun Deleuze n'aurait pu prévoir sans sentir se dresser ses cheveux sur sa tête. Il semblait enfin établi après guerre et jusqu'au premier septennat de François Mitterand, que chacun avait non seulement le droit de respirer, mais encore celui de penser ce qu'il voulait, et le sentimentalisme familial était banni. La liberté de penser et d'expression était réelle. Aujourd'hui, l'on se retrouve devant les tribunaux si la forme employée pour critiquer l'Islam laisse à désirer... Aujourd'hui les rangs se resserrent. Le repli sur soi en groupe, par les réseaux sociaux, est un phénomène inédit, qui s'accommode des structures dominantes.


Le mot liberté, au fond de chacun, change de sens, et plus elle est incarnée, plus elle devient subjective. Son ressenti atteint une variabilité exponentielle, ce qui laisse entrevoir des bouleversements. Le retour à l'immanence s'est effectué il y a trois siècles seulement, en Europe. Où cette poussée continuelle nous mènera-t-elle?




9 Bilan de l'Histoire



Les événements vont vraiment à toute allure dans l'ensemble de l'Histoire, devenue une par la mondialisation, les télécommunications et la rapidité des déplacements. Le mouvement ne cesse de s'accélérer. La courbe est exponentielle. Elle est restée en faible montée jusqu'au seizième, elle a commencé à s'incurver au dix-septième, elle atteint les trente degrés au dix-huitième siècle, mais au cours du dix-neuvième elle a franchi les quarante-cinq degrés. Le vingtième a commencé à se diriger vers la verticale, et quand nous y serons, ce qui se joue à trente ou quarante années près, l'Histoire sera à son faîte, et tout dégringolera à moins d'une politique entièrement nouvelle et d'une extrême rapidité.


Je n'ai pas approfondi la question des variations rapides du mental avant que j'y trouve l'explication de la confusion contemporaine. Le changement de signifié des mêmes signifiants étant la clé même de la culture en accélération, j'ai suivi le chemin ainsi indiqué avec une sorte de nouvelle intelligence enfantine, qui m'a mené aux principes perceptifs eux-mêmes, et non aux objets de la perception. La pensée est une énergie «subtile», davantage encore que le chi ou prana, et elle n'est jamais identique. On ne ressentait pas le monde au dix-septième comme au dix-huitième, comme au dix-neuvième, comme au vingtième. Des virages s'imposent autour des années 20, et des pointes apparaissent dans les années 70 à 90. Louis XIV, Molière, Racine, Jean de la Fontaine, puis la révolution française cent ans plus tard, puis la Commune en 1870, puis l'apothéose libertaire des années qui suivirent mai 68, une sorte de récidive moderne un siècle plus tard. Il y a des ondulations du mental, qui avance et se rétracte. Prise de la Bastille/Terreur en est l'exemple. Le plus significatif. Les transformations philosophiques donnent une idée du climat mental, le philosophe s'appuyant sur l'air du temps pour juger du passé et du futur. Il est pris dans la trame contemporaine.


Je rappelle les urgences visibles, tous les préjudices chimiques, nucléaires, ou issus des énergies fossiles, qui polluent la terre, l'eau, et l'air qui se réchauffe. L'impossibilité des Etats de faire face à leurs dettes, les délocalisations nombreuses pour exploiter des ouvriers au moindre prix en Afrique, l'indépendance du pouvoir économique, seul souverain mondial, l'autonomie de la Finance et le scandale des écroulements boursiers qui profitent à une minorité. Les montées des fanatismes religieux au Proche-Orient, Moyen-orient, au Pakistan, en Inde, peut-être bientôt en Indonésie. Le danger du nucléaire terroriste et des Etats belliqueux, Corée du Nord, Pakistan, et maintenant l'état islamique. La paupérisation des pays riches par le chômage. L'instabilité politique de l'Amérique centrale, minée par les trafics et la corruption, et de l'Amérique du Sud, nations qui se développent sur un modèle fortement inégalitaire. Le chaos de l'ancien empire soviétique. Les déplacements forcés de population et la multiplication des réfugiés.


La courbe démographique, elle aussi exponentielle et trop rapide.


L'arrivée massive de maladies sur les arbres, les plantes, les abeilles, les parasites gagnant du terrain grâce au réchauffement climatique et l'épuisement de la terre par les pesticides. Le développement des maladies de civilisation comme le cancer et la maladie d'Alzheimer, l'obésité, le burn out et la fatigue chronique.


La crise européenne clivée par des particularismes intenses qui se ressaisissent, régionaux ou nationaux. La désorganisation totale du prix du travail en Europe, de sa fiscalité, l'arbitraire des subventions de tous ordres qui maintiennent en place des entreprises non compétitives... Bref, le devenir est mort et enterré, et fait place à l'urgence, qui revalorise le présent.


Le grand corps astral de la Pensée est un organisme comparable à un serpent. Parfois, subitement, la vieille peau tombe, et l'animal continue sa route avec un nouvel épiderme qui s'est habitué à sa croissance. C'est une des possibilités de la pratique socratique de mener à se soustraire du corps astral de la Pensée d'un siècle, puis de celle de sa propre génération, quand les choses vont vite comme aujourd'hui. Le nouveau Socrate n'est ni de gauche ni de droite. Il ne s'en culpabilise pas, et ne se laisse pas marcher sur les pieds puisque tous les modèles politiques échouent, quels qu'ils soient. Le politique n'atteint pas directement l'humain, contrairement à la religion, et là est sa faiblesse. Plus la politique périclite, moins nous pourrons accorder d'importance et de crédit aux gouvernements, à l'Europe, à la mondialisation, et plus le religieux reviendra sous de nouvelles formes, absolument inédites.


Le transhumanisme, dont certains courants sont sulfureux et d'autres angéliques, veut nous faire investir dans nos jumeaux électroniques, et certains groupes veulent nous permettre de conserver notre «identité», au moment de notre mort, dans des circuits numériques! Une immortalité garantie, mais le corps serait alors cybernétique, sans chair, sans sang, sans organes. Nul ne sait non plus si le fondamentalisme islamique ne va pas lui aussi suivre une courbe exponentielle. Nul expert en prospective n'aurait pu prévoir son essor avant l'effondrement des Twin Towers en 2001, qui fait déjà bifurquer le nouveau siècle vers l'insécurité. Quand les tensions montent entre communautés, l'intégrisme se produit de lui-même, obéissant à la loi de la préservation du territoire, dont les survivances dynamiquesLes principes de la manifestation, Natarajan, sur Amazon sont les armes et les moyens. Comment pouvons-nous donc faire pour ne pas sombrer, quand nous avons fait le tour des choses, dans une mélancolie lucide ? Car il n'y a plus lieu d'espérer quoi que ce soit de l'Histoire. Les conséquences de nos actes dépassent largement nos intentions et nos prévisions, et produisent du négatif. Ayant soif d'avenir, l'occidental a aussi soif d'action, et se jette donc dans tout ce qui nourrit sa libido prospective.


Que peut-on attendre d'une raison qui s'éparpille autant, virevolte, et promeut aussi bien la bombe atomique et le clone qui se retourne contre l'original que les nouvelles thérapies cognitives, qui désacralisent l'analyse causale du mal-être pour ne s'en tenir qu'à une grille très puissante de diagnostics débouchant davantage sur des guérisons que sur des explications? La raison contemporaine est merveilleuse quand elle abandonne la sacro-sainte causalité qui faisait long feu depuis Aristote, et qu'elle part, ouverte à l'intuition et à la vie telle qu'elle se présente, vers les traces transgénérationnelles qui affectent le caractère ou quand elle suit les pistes intemporelles de la conscience tracées par Sheldrake, Jean E Charon, Stanislav Grof. L'intuition soulève les procédures rationnelles et les soumet à une supra-logique quantique. Il ne nous reste plus qu'à accueillir le présent, nous ne pourrons pas nous y perdre, car l'équilibre nous attend, nous fatiguons de cette hémiplégie de la pensée, tournons-nous vers l'est et le soleil levant, et apprenons à marcher et à penser sans calcul.



10 Agir en soi



L'intelligence est principe de toutes choses, cause et maîtresse de l'univers, elle donne l'ordre au désordonné, le mouvement à l'immobile, sépare ce qui est mêlé, fait un monde de ce qui est confus. Anaxagore



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Nous avons dû comparer l'Histoire à la philosophie pour nous rendre compte que l'art de penser, même bien mené, n'a jamais pu infléchir correctement la société. Cela s'explique en premier lieu parce que le philosophe ne défend pas son territoire, alors que le pouvoir doit se prémunir de ce qui est hétérogène, et le nouveau semble souvent, même si c'est à tort, compromettre les structures dominantes. Quand cela s'est passé avec le marxisme, l'échec a été retentissant. Il manquait dans les présupposés l'étage inconscient, l'oubli que l'homme est un loup pour l'homme, comme si le statut social de prolétaire sanctifiait le dominé. Comme nous sommes européens, et que faire le deuil du «devenir» nous est difficile puisque nous n'avons jamais cessé de le poursuivre depuis Platon, d'abord à travers l'Église sacrifiant l'immanence pour le projet post mortem, puis à travers la colonisation, et enfin l'industrialisation, nous sommes aujourd'hui orphelins.

De ne plus pouvoir faire confiance à l'avenir, c'est comme si une partie de notre âme nous était enlevée. Des siècles se sont battus pour défendre un homme digne de Dieu, avec un douzième siècle intègre qui ne cessait de bâtir monastères, couvents, églises et cathédrales. Une certaine droiture a pu se développer par le christianisme, qui, malgré les épisodes des Croisades, représentait une grande force. Son prestige s'est amoindri avec l'Inquisition, puis la naissance des grandes villes commerçantes. Les grands ports européens ont annoncé l'apparition de la mentalité urbaine, qui a tout conquis aujourd'hui, l'exode rural sévissant dans bien des mondes qui montent la pente de la mondialisation. Une perte du ressenti d'appartenir à la nature s'est développée au bénéfice d'un sentiment d'être soi sans le corps, qui a fait des ravages, et que Merleau-Ponty avait identifié comme une des causes, dans les années soixante, du clivage conflictuel de l'identité, assignée à des rôles et oublieuse des informations que les sensations procurent dans leur ensemble, seule la recherche du plaisir ayant droit de cité dans le moi.


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Voir apparaître les modifications de la «perception» au cours du temps est un plaisir rare par lequel nous comprenons la succession des siècles, comment des valeurs en chassent d'autres, pourquoi toute cette aventure humaine ne cesse de brûler ce qu'elle a adoré pour revenir à adorer ce qu'elle a brûlé, dans une roue sans fin, qui rappelle le mandala tibétain.

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Le principe du devenir, posé symboliquement en 1492 avec l'arrivée de Christophe Colomb «aux Indes» croyait-il, n'a cessé de nous pousser en avant depuis, avec une force incoercible que nous ne pouvons rattraper ! Aller rapidement de l'avant produit des forces hétérogènes, — c'est-à-dire des conflits, et c'est ainsi que l'Occident se caractérise, le continent de la vitesse et du futur qui l'emportent sur ce qui se produit, sur ce qui advient, sur ce qui suit son cours par-dessus les volontés et intentions humaines. L'Histoire européenne n'a cessé de dresser l'homme contre l'homme, l'homme contre la nature, l'homme contre le présent, indigne du futur. Tout policé qu'il fût par une belle culture, les valeurs du christianisme, et un esprit certain pour « dé-couvrir », qui s'est livré à toutes sortes de passions démystifiant la matière, l'européen n'est jamais seulement rivé à l'instant qui passe. Il lui faut toujours plus comme si demain devait déjà pénétrer aujourd'hui. Aller de l'avant par principe et par calcul, c'est désormais une stratégie contre productive. N'est-il pas temps de reconnaître l'aveuglement de croire au futur comme en un Dieu?


Le présent est-il condamnable parce qu'il ne suit pas le chemin que nos peurs et nos espoirs veulent lui imposer? Le devenir sera toujours devant, c'est-à-dire inaccessible, et le passé sera toujours derrière, irrévocable. L'espace du présent ne se referme jamais. C'est lui qui nous tient autant que nous le tenons. C'est l'absolu mystère de l'indéchirable.